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JUSQU’OÙ LE FASCISME RAMPANT RAMPERA-T-IL ? (2012)

tricotraye

Anne, ma soeur Anne, / Si j’ te disais c’ que j’ vois v’nir / Anne, ma soeur Anne, /J’arrive pas à y croire, c’est comme un cauchemar / Sale cafard

 INTRODUCTION

Raymond Aron, Emilio Gentile et Robert Paxton (1) ont abondamment questionné le totalitarisme et le phénomène fasciste. Emilio Gentile soutient l’idée que le fascisme fut le premier totalitarisme du XXe siècle. C’est Mussolini le premier qui a parlé « d’Etat totalitaire ».

Si les thèses de ces chercheurs diffèrent sur certains points, elles convergent sur l’essentiel. Le totalitarisme et le fascisme ne sont pas morts en 1945. La récente résurgence totalitaire en Hongrie en 2011 avec Viktor Orban est à cet égard éclairante. Fort au Parlement de la majorité des deux tiers de son parti conservateur, le Fidesz, Viktor Orban a donné à une série de lois une valeur constitutionnelle, qui ne pourront donc être modifiées que par une majorité des deux tiers des députés. Or, une telle majorité semble à l’avenir hors de portée pour un gouvernement issu de l’opposition.

Nul peuple, nulle culture, nulle civilisation n’est vouée nécessairement au fascisme. Cependant l’observation des fascismes et totalitarismes du XXème siècle et de leurs avatars plus ou moins rampants de notre actualité dégage des conditions récurrentes favorables à son avènement et des exploitations opportunistes récursives de ses conditions favorables par les prétendants au pouvoir fasciste. Conditions et exploitations que nous allons synthétiser et exposer en une dizaine de points pour les premières puis en une quinzaines de points pour les secondes.

On aurait pu aisément trouver des illustrations pour chacun de ces points dans l’Histoire et la réalité récente : les frustrations territoriales de l’Italie au lendemain de la Grande Guerre, la crise économique et financière de la République de Weimar, l’antisémitisme et le fantasme de la pureté de la race et des premiers occupants en l’Allemagne, le parti unique soviétique ou chinois, le culte de la personnalité des Mao, Staline, Kim Jong-il, Mussolini, l’accession démocratique et légale du chancelier Hitler au pouvoir, le machisme fasciste du monde latin, de l’espace arabo-musulman, de la sphère océano-africaine non matriarcale, entre autres, etc… Mais voici quelques exemples plus précis et plus actuels tirés d’une île ultramarine contemporaine, où l’on peut observer in situ, hic et nunc, la genèse du phénomène, et dont on aimerait tellement dire qu’elle est imaginaire et théorique et que toute ressemblance entre elle des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite…

 PARTIE I : UN TERREAU FAVORABLE

1) un terreau favorable de crise économique, d’inflation, de « vie chère»  et de difficultés quotidiennes des populations, liées aux suites et conséquences de conflits ou à une crise mondiale ou encore à une situation d’entente des élites économiques, sans réglementation et sans concurrence.

a. (un immobilier et un foncier inabordables, la spéculation, l’affairisme, l’exploitation de la fiscalité et de la défiscalisation par les élites, les prix à la consommation parmi les plus prohibitifs du monde)

2) un sentiment populaire de ressentiment et de frustration lié à des amputations territoriales, à des plaies mémorielles entretenues dans une délectation morose de victimisation chronique et communautaire, lié à des captations industrielles et financières.

b. (une sous-estimation et une rancœur chroniques, conséquence d’un passé pénitentiaire et colonial et d’un isolement appauvrissant)

3) une survalorisation identitaire compensatoire et une surestimation communautaire, en corollaire à une réaction défensive et à une désignation instinctive de coupables extérieurs.

c. (un nombrilisme insulaire, une représentation mentale de supériorité, relativement aux petits voisins de la zone à défaut, au moins dans le domaine sportif par exemple)

4) une sacralisation religieuse ou profane de la force, de l’unicité, de l’authenticité et de la pureté du peuple.

d. (un recours aux onctions religieuses, aux puissances et aux structures animistes ancestrales pour « bénir » le destin commun national)

5) un terrain favorable d’agitation prolétarienne, de révolte des sans-terre et des groupes déplacés, un climat de syndicalisme violent, d’extrémisme de gauche et de mouvements anarchiques.

e. (des répliques de guerres civiles coloniales, des résurgences de guérillas  territoriales et de feux de conflits claniques jamais complètement éteints, des émeutes syndicales, des blocages délirants et violents d’entreprises)

6) une délinquance et une criminalité importantes, une corruption, une pègre et une maffia récupérables et exploitables.

f. (une criminalité « de quartiers », des agressions rurales de victimes faibles et isolées, des voleurs-violeurs, des destructions quotidiennes par la dégradation, par le saccage, par le feu, une délinquance « en col blanc » de corruption, de réseaux et d’exploitation d’une fiscalité complice)

7) une situation de base de démocratie de type parlementaire, sa reconnaissance et son exploitation, permettant au fascisme d’arriver au pouvoir légalement dans un premier temps, sans coup d’état et sans s’aliéner ni la police, ni l’armée, indispensables par la suite, ni l’oligarchie du pays, ni les états voisins ni le concert des nations.

g. (une démocratie héritée du passé, poreuse à la démagogie, aux influences, aux pressions, aux menaces, au vote clanique, familial et communautaire, légitimant des choix futurs non démocratiques)

8) des chefs, ou un chef, toujours masculins, hommes providentiels, investis par Dieu, ou par une « Mission », ou par des « ancêtres » ou par l’esprit sacré de la nation, incarnant la destinée historique du groupe.

h. (l’invocation lancinante des « anciens », un président de parti héritier des mânes du « père fondateur », un président d’assemblée héritier de « l’esprit » du révolutionnaire quasi mythique, tous deux réglant leur pas sur le pas de leur père)

9) une désignation de boucs émissaires responsables de tous les maux et malheurs du peuple, d’abord floue et inconsciemment ressentie dans la population, puis récupérée, instrumentalisée et clairement formulée par les leaders.

i. (des métropolitains ou « immigrés » dans un territoire ultramarin, chargés de tous les maux, et exclus du travail, de la citoyenneté et du droit de vote)

10) la genèse progressive et l’apparition d’un parti unique, transcendant et annihilant les rapports conflictuels de classes classiques et les clivages partisans et régionaux.

j. (un double drapeau, fusionnant les extrêmes, les inconciliables historiques, des passions et des totems « obligatoirement consensuels », un volontarisme uniformisant)

11) des sociétés et cultures hyper patriarcales et machistes exaltant la virilité du chef et du guerrier.

k. (la préexistence d’une survalorisation du mâle et de la force et la permanence d’une réduction voire d’un enfermement de la femme dans son rôle domestique et maternel dans la zone non matriarcale océano-mélanésienne)

PARTIE II : DES EXPLOITATIONS OPPORTUNISTES DU TERRAIN FAVORABLE

Sur ce terreau, pour Robert Paxton, le fascisme se développe ensuite selon cinq phases :

 a) Des extrémistes de droite méprisant la modération des conservateurs, et d’anciens extrémistes de gauche reniant la démocratie, forment une critique commune du libéralisme politique, au nom d’une synthèse nationale et sociale. / b) Ces mouvements, jusque-là marginaux, prennent de l’importance, car ils apparaissent, aux yeux des grands industriels et des grands propriétaires terriens, comme le seul moyen de rétablir l’ordre et leur prospérité. / c) Le parti fasciste accède au pouvoir. / d) Le pouvoir fasciste se consolide. / e) La phase de radicalisation : exclusion, proscription, élimination sous des formes diverses des opposants ou ennemis fantasmés du système.

 Maintenant, pour que la phase c) succède à la phase b) , pour que du terreau favorable germe l’arbre totalitaire et pour que le fascisme parvienne et se maintienne au pouvoir, les fascistes ont à exploiter, à ensemencer et à arroser ce terrain favorable et ils doivent appliquer une stratégie, que l’on retrouve régulièrement dans l’Histoire, et opérer les différentes manœuvres énoncées dans la quinzaine de points présentés ci-dessous.

On aurait pu aisément également trouver des exemples, pour chacun de ces points, dans l’Histoire et la réalité récente : la participation du groupe Krupp à la montée du nazisme ; le « coup » de la « marche sur Rome » des chemises noires du Duce, plus symbolique que violente, suffisant à  produire la démoralisation et la démission de la majorité démocrate ; l’expropriation, l’expulsion et l’élimination physique des fermiers blancs au Zimbabwe par le dictateur Mugabe ; les « Livre Rouge » et « Livre Vert » de Mao et Kadhafi ; les « télés d’État » et « arts officiels » des dictatures communistes ; la pègre et la racaille utilisées par la Gestapo à Paris (Bonny et Lafont) ; les socialistes et communistes ralliés à Vichy et à l’extrême droite et auxiliaires virulents du pétainisme (Doriot et Déat) ; la complicité des puissances pétrolières avec la dictature militaire en Birmanie, les autodafés des livres jugés impurs et étrangers à la culture nationale à Berlin, Pétain et Vichy instituant la fête des mères, l’idéal féminin des fascismes italien et allemand réduisant les filles au rôle de mère et d’objet modèle conforme aux canons physiques nationaux, la femme arabo-musulmane privée de pratiquement tous les droits etc… Mais voici encore quelques exemples plus précis tirés de notre île ultramarine plus ou moins imaginaire.

Social

I) exploiter les difficultés et les peurs d’une société aux abois, frustrée, en quête de coupables, en profitant des complicités située jusqu’au cœur de l’establishment.

A. (brandir constamment l’image du chaos, de la guerre civile, de l’anarchie en seule alternative à la solution-soumission de l’union totalitaire des contraires)

II) exacerber les sentiments passionnels collectifs, affirmés plus « vrais » que les analyses décadentes et la réflexion vaine, exciter les passions mobilisatrices qui soudent la tribu populaire à son chef.

B. (mise en exergue du sport, des fêtes, du corps, des compétitions physiques, des victoires glorifiantes ; évocations récurrentes de la nature, des éléments et des beautés simples de l’environnement bien plus authentiques que les spéculations intellectuelles)

III) affirmer constamment la supériorité de l’inspiration et de l’instinct du chef ou des chefs sur la raison abstraite et universelle.

C. (privilégier et sacraliser le « nouveau », l’absolument moderne, l’inédit, l’ordre nouveau ; souligner l’inspiration visionnaire dirigée vers l’avenir des leaders, construisant le futur, faisant table rase du passé)

IV) forcer l’acceptation et la banalisation des entorses aux libertés publiques et des violences contre certaines catégories de la population.

D. (acceptation fataliste des guérillas ancestrales, des zones de non-droit inaccessibles et infréquentables, des interdictions de consommation infantilisantes, des heures de la journée à éviter pour circuler, pour sortir ou travailler, par prudence)

V) exacerber les faits culturels machistes et légiférer pour les fixer et les perpétuer, séduisant et gratifiant ainsi les hommes du groupe d’un pouvoir bien tentant, les associant à l’hyper virilité du chef, du « Duce ».

E. (la femme mélanésienne, soumises à des interdits multiples, avant tout épouse et « maman », et exclue du droit à la terre et de l’accès au foncier coutumier, privée de ses « biens » en cas de veuvage ; la pérennisation de cette inégalité par la pérennisation coutumière des statuts civils et fonciers )

Médias et culture

VI) noyauter la presse, les medias et toutes les formes d’expression et de culture, en les étatisant, subventionnant ou en les cédant à des puissances privées complices, à des monopoles amis.

F. (montage d’un monopole de la presse écrite après vente du quotidien d’un gros groupe et stratégies de découragement d’autres acheteurs éventuels ; montage d’un audio-visuel d’État de propagande et d’auto congratulation dédié aux alliés fascistes et financé par l’impôt et par la drogue entretenue des jeux d’argent ; montage de structures de culture et de littérature d’État par des centres culturels et des maisons du livre et de l’art autorisés ; plaintes, mise aux tribunaux et condamnation des expressions dissidentes)

VII) instaurer une propagande incessante, une désinformation, un discours mécanique envahissant, empli de formules infiniment répétées comme autant de « moulins à prières », agissant davantage par populisme et démagogie que par des méthodes coercitives ; consolider, par un catéchisme culturel,  le groupe en collectivité unie, homogène et solidaire, soudée par une identité forte, partageant des slogans, une histoire et un destin commun, construite sur la volonté de perpétuer son ciment culturel.

G. (instauration de leitmotivs prégnants pour souder le peuple derrière des « destin commun, « avenir partagé », « citoyenneté », « construire le pays », « enfants du pays » ; création de symboles unitaires)

Police

VIII) instaurer un système de surveillance, attentif aux déviances, un système d’intimidation, de délation, de menaces, de promesses et de prébendes. Instaurer un système et des situations de « collaboration », que Kundera définit magnifiquement par « être volontairement au service d’un pouvoir immonde ».

H. (utilisation de toutes les techniques de la carotte et du bâton au niveau du travail, de l’emploi, du logement, des subventions, des marchés publics, pour décourager les individus, les fonctionnaires, les employés, et les entrepreneurs de s’éloigner de la ligne totalitaire ; chantages à l’emploi et aux promotions, y compris au niveau de la famille et des enfants, que ce soit dans les entreprises privées complices ou dans le secteur public où les transferts de compétences ont donné les pleins pouvoirs aux élus de la coalition totalitaire ; menaces engendrant les petites lâchetés quotidiennes, le reniement des amis dans le collimateur du régime fasciste et la grande lâcheté collabo globale ; collabos des chasses aux sorcières, délateurs des rebelles à l’inéluctabilité d’un « Destin » plus fatal que « partagé » ; et, pour citer à nouveau Kundera, de même que « Tous ceux qui exaltent le vacarme mass-médiatique, le sourire imbécile de la publicité (…), il faut les appeler : collabo du moderne », tous ceux qui exaltent les rengaines bêtifiantes et fascisantes orchestrées, chantant ce futur imposé, forcé, violenté, il faut les appeler collabos d’un moderne régressif et réactionnaire)

IX) effectuer des démonstrations de force frappantes et enthousiasmantes, des « coups » spectaculaires, des mobilisations de foule motivantes.

I. (union des symboles irréductibles, des drapeaux antagonistes, proclamant la force et la puissance des magiciens capables d’unir l’eau et le feu)

économie

X) associer étroitement les grandes puissances industrielles et financières du pays au projet totalitaire, instituant des duopoles ou des monopoles hyperpuissants, complices et soumis.

J. (montage d’un monopole du transport aérien et d’un duopole de l’importation ; montage d’un monopole de la filière viande et des importations viande ; montage d’un monopole des télécommunications ; verrouillage du BTP, de la distribution et de la mine)

XI) passer du modèle social et socialiste antibourgeois initial à un capitaliste débridé et à un libéralisme strict et sans contrôle.

K. (ouverture, cession et regroupement des grosses entreprises et des gros projets du pays par l’alliance avec des groupes internationaux et avec des pays à la puissance financière invincible, favorables à un totalitarisme propice aux affaires)

politique

XII) éliminer toute opposition politique et tout contrepouvoir.

L. (jeu d’alliances opportunistes avec d’autres opportunistes politiques de type fasciste pour éliminer des institutions les partis représentatifs et démocratiques)

XIII) supprimer progressivement les consultations démocratiques, le suffrage universel, les référendums, l’expression et la représentation populaire, la souveraineté populaire résidant suffisamment dans le chef ou les chefs, ayant reçu l’onction de la participation à un événement privilégié ou à des événements exceptionnels.

M. (refus des consultations populaires et d’un retour devant les urnes en cas de revirements et de nouvelles alliances politiques ; renonciation aux référendums explicites en cas de restructuration institutionnelle du pays ; remplacer ces validations populaires par des accréditations religieuses de type papal ou coutumo-animiste ; perpétuer à l’infini la légitimité des signataires d’un pacte sacré fondateur et leur garantie décennale, bi-décennale, tri-décennale… éternelle, comme un certain Reich, qui devait durer mille ans)

XIV) récupérer et instrumentaliser une jeunesse à la dérive, déclassée, sous cultivée, sous instruite, sous éduquée, sans valeurs, sans repères, en délinquance et en déliquescence, vecteur utile de peur, et l’enrôler en brigades fascistes, réorientant et encadrant son potentiel  terrorisant, obéissant encore à des disciplines faisant passer le collectif avant le particulier.

N. (conseils aux casseurs et caillasseurs d’agir anonymement,  masqués, cagoulés, pour ne pas invalider la provisoire crédibilité démocratique des élus et élites préparant le fascisme, bénéficiaires de cette insécurité et des peurs engendrées ; mutisme sur cette violence ; défense et impunité des violents sous couvert de leur légitimité et de leur légitime-défense en tant que victimes de la société et de l’Histoire)

XV) dénoncer et nommer en boucle des ennemis externes et internes et mettre en place une législation pour les exclure.

O. (mention et dénonciation permanentes des anciennes puissances impériales ou coloniales et de leurs méfaits ; habile occultation de l’impuissance interne et projection de cette impuissance vers l’extérieur ; association des opposants démocrates internes avec le « mal », diabolisés en représentants de cette « force noire »)

XVI) invalider et révoquer le pluralisme et la diversité dans la quête obsessionnelle d’une unité nationale totémique et d’un peuple mythifié d’où sont exclus les éléments d’hétérogénéité.

P. (législation maniaque sur l’exclusion des exogènes ; fermeture et multiplication des difficultés sur les entrées et sorties des individus et des marchandises ; suspicion perpétuelle sur le non-citoyen, sur le non-local, sur le non-« national », qu’ils soient intellectuels, culturels ou physiques, et, de même que l’homme moderne de Philippe Murray doit à tout prix être festif, « Homo Festivus », notre homme insulaire de demain doit à tout prix être citoyen, « Homo Civilis », travailler citoyen, se distraire citoyen, se cultiver citoyen, consommer citoyen, manger citoyen… déféquer citoyen ?)

XVII) s’adjoindre la bienveillance, la collaboration et le soutien des pays totalitaires voisins par des pactes de non-agression et d’alliance.

Q. (union complice, dite du « Fer de lance », des petits états insulaires de la zone, coutumiers des coups d’états, des putschs, des régressions et de la corruption généralisée ; rapprochement, sous couvert d’ethnicité, avec la dictature et le dictateur d’un Fidji mis au ban des nations démocratiques et financement d’une police régionale ethnique)

CONCLUSION, EN FORME DE MOT D’ESPOIR

Mais avant que le cheminement fasciste ne parvienne jusqu’à sa dernière phase de « radicalisation », ne s’installe durablement et n’élimine ses opposants humanistes et démocrates, que ce soit moralement dans des « poubelles de l’Histoire », ou physiquement dans un sinistre « tri sélectif »,  les individus et les peuples promis à un destin de soumis, de couchés, de nourris à la gamelle, de sous-citoyens, de complices, de réfugiés et de chair à fascisme ont-ils un espoir ? Une perspective d’engagement et un champ d’action ?

Oui. Et cet espoir s’appelle courage, lucidité, dignité, expression, union, révolte, refus d’être les instruments et le bétail du fascisme, destin de vie de femmes et d’hommes debout valant la peine d’être vécue, même sous la botte et la menace. Aung San Suu Kyi, face à la junte militaire birmane, est l’image féminine radieuse de cette « possibilité d’une île », de cette puissance fragile, de cette grâce puissante, de ce refus du pire, de ce choix du meilleur et de cette belle insoumission aux cauchemars, aux cafards et au cafard que « les frères et les sœurs Anne » de tous les pays peuvent et doivent voir venir, peuvent et doivent ne pas laisser venir.

(1)

Raymond Aron (Démocratie et totalitarisme, 1965)

Emilio Gentile (Quand tombe la nuit. Origines et émergence des régimes totalitaires en Europe, 2001 ; La Religion fasciste, 2002 ; Qu’est-ce que le fascisme ? Histoire et interprétation, 2004 ; Les Religions de la politique. Entre démocraties et totalitarismes, 2005)

Robert Paxton (La France de Vichy 1940-1944, 1973 ; Le Fascisme en action, 2004)

2012

ET SI CAMUS AVAIT ÉTÉ CALÉDONIEN ?… (2012)

A CAMUS © Michel Gallimard

Et si Camus était né dans les alizés de Calédonie, et non sous le ciel bleu d’Algérie ?

S’il avait vu le jour dans les années cinquante, et non pendant la grande guerre, enfant de petits blancs besogneux d’une Vallée du Tir populaire, et non fils de pauvres gens du quartier de Belcourt à Alger ? Ça n’aurait rien changé. Camus aurait été Camus. Camus aurait été Camus calédonien, comme il a été Camus algérien, fou d’amour pour sa terre océanienne comme il l’a été pour sa terre méditerranéenne.

Si Camus était né dans les alizés de Calédonie, et non sous le ciel bleu d’Algérie, il n’aurait pas écrit « Au printemps, Tipasa est habitée par les dieux et les dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes, la mer cuirassée d’argent, le ciel bleu écru, les ruines couvertes de fleurs et la lumière à gros bouillons dans les amas de pierres. A certaines heures, la campagne est noire de soleil. Les yeux tentent vainement de saisir autre chose que des gouttes de lumière et de couleurs qui tremblent au bord des cils. L’odeur volumineuse des plantes aromatiques racle la gorge et suffoque dans la chaleur énorme. A peine, au fond du paysage, puis-je voir la masse noire du Chenoua qui prend racine dans les collines autour du village, et s’ébranle d’un rythme sûr et pesant pour aller s’accroupir dans la mer. »

Mais si Camus était né dans les alizés de Calédonie, et non sous le ciel bleu d’Algérie, il aurait sûrement chanté Kunié, habité aussi par les dieux : * « L’accord en chaque baie d’une mer d’arc-en-ciel / Aux bleus araucarias, aux flottants filaos, / De Vao à Gadji et d’Oupi à Kouto, / Enchante le séjour de faunes naturels. / Fête de la lumière où se perdent les yeux, / Et la tête et le cœur qui s’en vont délirant / Aux airs des alizés sur la flûte de Pan. / Et l’on s’enivre chaque jour comme des dieux / De chaleur et de mer, d’azur et de soleil, / Chavirant envoûtés de merveille en sommeil.»

À Nouméa, comme à Alger, Camus aurait fait le même rêve d’un modèle de liberté et de joie. À Kunié comme à Tipasa, il aurait témoigné de la sensualité dionysienne d’une nature inspirée. Sur les rivages du Pacifique comme sur ceux de la Méditerranée, il aurait déclaré dans les mêmes termes : « Je comprends ici ce qu’on appelle gloire : le droit d’aimer sans mesure. Il n’y a qu’un seul amour dans ce monde. » Il aurait chanté le bonheur et le salut des femmes et des hommes qui savent et veulent bien s’ouvrir de tous leurs sens, de toute leur âme, de tous les pores de leur peau, à la parole et aux caresses de ces terres, sources de vie, capables de régénérer un vieux monde épuisé et de revivifier une Europe anémiée.

Si Camus était né dans les alizés de Calédonie, et non sous le ciel bleu d’ Algérie, il aurait aimé pareillement ce cosmopolitisme et cette terre mosaïque de peuples, de cultures, de religions, de langues, d’origines, d’histoires, de joies, de souffrances, mosaïque éligible à l’échange et à l’harmonie, à condition de ne pas penser, ou plutôt de ne pas croire, que les uns sont les chaines des autres, alors que les uns et les autres sont leurs propres chaines, se forgent leur propre dépendance, leurs propres limites, leur propre enfermement. Vos chaines ce n’est pas « nous », c’est « vous ». Leurs chaines ce n’est pas nous, c’est eux. Et Camus aurait dénoncé la fermeture et l’ostracisme de son île calédonienne, et l’homogénéisation et l’alignement de son peuple calédonien.

Si Camus était né dans les alizés de Calédonie, et non sous le ciel bleu d’ Algérie, il aurait aussi affirmé de tout son être, de toute son âme, que la vraie vie, l’amour, le seul sacré, le seul universel, se trouvent ici-bas, dans la lumière, le sable chaud, les vallées envoutantes, sombres et fraiches, l’eau bienfaisante, les corps dorés et leurs cœurs partagés et non dans les cieux vides, dans un au-delà inventé juste pour nier la terre et la chair amoureuses, à des fins égoïstes, opportunistes, sous le regard froid d’un dieu cruel musulman, dans les froids tabous ancestraux des esprits des morts, dans les légendes imbéciles et sclérosées, dans les idéaux révolutionnaires insensés, dans le fallacieux et manipulateur « sens de l’Histoire », dans le messianisme menteur d’une classe élue ou d’une ethnie privilégiée, dans les théories d’un ressentiment infini.

Si Camus était né dans les alizés de Calédonie, et non sous le ciel bleu d’Algérie, il n’aurait pas été non plus l’ami des nantis, des monopoles, du capitalisme sauvage, des puissants, des héritiers, des richissimes négociants, de l’oligarchie et de la ploutocratie des « grands colons », arrogants, suffisants, enfermés et caparaçonnés dans leur argent, dans leurs biens, dans leurs rôles, dans leurs prérogatives, semant la distance, la méfiance, l’exclusion, la colère, incapables de se dénuder et de sentir sur leur peau les autres, l’eau, le soleil et le vent, la simplicité des éléments et du bonheur.

Si Camus était né dans les alizés de Calédonie, et non sous le ciel bleu d’Algérie, il aurait dénoncé aussi la violence, la terreur, le feu, les explosions de haine et les innocents égorgés, au nom du faux dieu de la révolution et de l’indépendance, illusoire et divinisé. Et il aurait annoncé que la violence, la terreur et la haine, quand on les a allumées, ne s’éteignent jamais, que ce soit l’horreur des trois cents égorgés de Melouza par le FLN en 57 et des cent mille harkis exécutés en 62, brûlant encore à travers les têtes coupées des moines de Tibhirine en 96, dans le GIA, le FIS, et le pouvoir militaire en 2012, ou que ce soit l’horreur des gendarmes et des broussards massacrés dans les années 80 flambant encore à Yaté ou à Maré et dans les feux, dans les crimes et dans les viols, dans les exclusions et les purifications raciales en 2012. Et Camus, orphelin d’un père emporté en 14, aurait dit aussi ici, parlant de sa maman pauvre, émigrée espagnole, sourde et muette, illettrée : « Je crois à la justice, mais je défendrais ma mère avant la justice », quand une justice mensongère et des terroristes faux-monnayeurs l’auraient menacée.

Si Camus était né dans les alizés de Calédonie, et non sous le ciel bleu d’Algérie, il aurait été l’ennemi et la cible aussi des beaux penseurs et de l’intelligentsia parisienne autoproclamée, et son cœur sincèrement de gauche aurait été sali, honni par les résistants de gauche, de salon, de la dernière heure. Et la haine d’un Sartre, d’une presse avide de sainteté gagnée à bon compte par la diabolisation injuste de l’autre et la vindicte des intellectuels institutionnels et consacrés, l’auraient poursuivi ici aussi à travers les mêmes fonctionnaires et policiers de l’intellect, à travers les subventionnés et les nuls de la culture subversive, locaux et parisiens , à travers les francs maçonneries et autres Ligues des Droits de l’Homme, plus promptes à défendre les staliniens, les islamistes, les Cesare Batisti… que les petits sujets et les femmes niés par un système figé. Ce politiquement correct innombrable, permanent, l’aurait traité aussi de réactionnaire, de fasciste, de colon.

Si Camus était né dans les alizés de Calédonie, et non sous le ciel bleu d’Algérie, il aurait assisté aussi au déchainement international du bloc communiste, des pays préhistoriques et jaloux du Fer de Lance mélanésien, ethnocentriste et introverti, de la Lybie terroriste, et aux agressions conjuguées du bloc communiste à l’idéologie perverse et du boc anglo-saxon aux visées géopolitiques impérialistes dans la zone, comme il a assisté aux complicités terroristes contre l’Algérie française et ses frères algériens, de la part de l’URSS, de l’Égypte, de la Tunisie, du Maroc, base arrière des terroristes et pourvoyeurs d’armes et de mort. Et il aurait aussi pleuré sur le désamour déchirant de sa patrie, et sur le désengagement programmé, insidieux et hypocrite, de son pays, de l’État, qu’il aurait vu, en Algérie comme en Calédonie, abandonner la foi dans les valeurs humanistes, démocratiques et républicaines , et abandonner la volonté de les défendre et de les promouvoir face aux régressions féodales, intéressées et superstitieuses.

Si Camus était né dans les alizés de Calédonie, et non sous le ciel bleu d’Algérie, il aurait écrit aussi, il aurait écrit aussi ses textes d’une beauté et d’une vérité inouïes, lui valant aussi le Nobel de littérature. Il aurait écrit aussi « La Peste » et « L’Étranger », termes qui auraient pu prendre une autre dimension dans cette île, dans ce Tipasa Kunié où nous l’avons un instant rêvé. Mais aurait-il aussi douté ? Aurait-il aussi flanché sous la légion des agresseurs de son rêve de « Noces à Tipasa », de son rêve de soleil, d’amour et de bonheur total, complet, naturel, sensuel, nietzschéen, dionysiaque, immanent, païen, sans dieu transcendant, sans idéaux et idéologies dénégatrices du bonheur terrestre, de la joie du présent, du plaisir de l’instant ? Aurait-il gardé foi dans la légèreté, dans le jeu, dans la vérité, dans la chance, dans le don total ?

Quand Camus a pris place et trouvé la mort dans la Facel-Vega conduite par son ami Gallimard, le neveu de son éditeur, le 4 janvier 1960, deux ans avant le naufrage pathétique de sa chère Algérie, sur la Nationale 6 , dans l’Yonne, s’est-il murmuré ces mots, cette prière de ses vingt-six ans à Tipasa, accueillant son destin et la mort de son rêve méditerranéen, le propulsant néanmoins dans l’éternité ? « Étreindre un corps de femme, c’est aussi retenir contre soi cette joie étrange qui descend du ciel vers la mer. Tout à l’heure, quand je me jetterai dans les absinthes pour me faire entrer leur parfum dans le corps, j’aurai conscience, contre tous les préjugés, d’accomplir une vérité qui est celle du soleil et sera aussi celle de ma mort. »

Si Camus était né dans les alizés de Calédonie, et non sous le ciel bleu d’Algérie, aurait-il succombé aussi à la « tentation de Venise », à la tentation de propulser son bolide sur un arbre et son rêve d’amour terrestre et de plénitude tropicale vers l’infini, ce rêve sali et détruit par les petits, par les mauvais, par les impuissants à jouir du présent à Tipasa, de l’instant à Kunié, suspendu sur l’onde translucide entre le bleu du ciel et l’ivoire du fond sablonneux, se murmurant et emportant au dernier instant « On dirait le Sud / Le temps dure longtemps / Et la vie sûrement / Plus d’un million d’années / Et toujours en été / Un jour ou l’autre il faudra qu’il y ait la guerre / On le sait bien / On n’aime pas ça, /mais on ne sait pas quoi faire / On dit c’est le destin / Tant pis pour le Sud / C’était pourtant bien / On aurait pu vivre / Plus d’un million d’années / Et toujours en été …

* Claude-André Girard ; Ile des Pins, 10 décembre 1974 ; Au pays des faiseurs de Pluies et de Soleil, I.C.P., 1976

2012