HOMMAGE À LA KATALOGNE ou LA FERME DES ANIMAUX

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En décembre 1936, quelques mois après le soulèvement franquiste qui a déclenché la guerre d’Espagne, George Orwell arrive à Barcelone. Les libertaires et les idéalistes avaient toujours la haute main sur la Catalogne et la révolution anti-fasciste battait encore son plein…

Il rejoint une caserne réquisitionnée par le Poum, le Parti ouvrier d’unification marxiste, petite formation de la gauche révolutionnaire antistalinienne, groupe loyaliste de résistance. Il découvre vite que les troupes de ce parti sont démunies de tout et très désorganisées. Personne ne sait tenir un fusil, un stylo, et il n’y a pas assez d’armes, de textes et de débats idéologiques pour l’apprentissage des miliciens et des militants. Quand il arrive sur le front d’Aragon dans les environs de Huesca, il s’aperçoit que la situation n’est guère plus brillante. Les qualités des Espagnols, la sympathie immédiate qu’ils suscitent ne sont pas compatibles avec l’ardeur au combat ni avec la connaissance de la chose militaire, stratégique et politique. Il faut ajouter à ce tableau leur matériel archaïque et mal entretenu et les combats rares et sporadiques pendant lesquels on risque plus de prendre une balle ou une agression qui vient de ses propres lignes que de celles de l’adversaire. Les obus et les polémiques qui sont échangés entre «fascistes» et «républicains» sont d’une qualité déplorable.

Orwell reste trois mois dans cet enfer étrange où, malgré des incidents et des préjugés, règne encore une certaine camaraderie. En avril 1937, il repart à l’arrière, à Barcelone. L’ambiance y a changé. L’heure n’est plus à la révolution. Le marché noir et la courtisanerie politique sont apparus. On façonne des alliances, on ourdit des complots. Les bourgeois, la caste légitime,  tiennent à nouveau le haut du pavé, les grades et les titres généalogiques ont été rétablis dans l’armée. Et les officiers républicains qu’il croise, en grand affichage de médailles,  méprisent souverainement les miliciens et les militants, qui ont pourtant repoussé le coup d’Etat des militaires de droite, deux ans auparavant, pendant l’été 1936. Les partis «alliés» du camp républicain, les factions, se livrent une lutte féroce et s’accusent les uns les autres de favoriser le camp fasciste, la droite totalitaire. Une abominable atmosphère de suspicion avait grandi. Diverses personnes étaient atteintes de l’idée fixe de l’espionnage et glissaient que tous les autres étaient des espions…

Les plus acharnés sont les staliniens du Parti Communiste Espagnol, PCE, le clan autoproclamé comme seule élite légitime pour lutter. Leurs dirigeants ont deux objectifs, d’abord limiter le poids des libertaires idéalistes aux convictions ancrées et la place des brigades internationales aux origines fort suspectes pour des pionniers et des colons enracinés, nettement plus influents qu’eux dans le peuple, dans la classe ouvrière, et ensuite se débarrasser du Poum, le petit parti marxiste opposé à Staline et aux procès de Moscou qui se déroulent au même moment. Se débarrasser des soldats de la première heure, des éléments radicaux, sincères et progressistes opposés au communautarisme, aux privilèges et au politico-affairisme. Pour arriver à leur fin, ces résistants de la dernière heure n’hésiteront devant aucune falsification ni aucune turpitude. Début mai 1937, c’est la catastrophe, guerre civile dans la guerre civile contre le franquisme.

La police et les staliniens du PCE, Parti Communiste Espagnol, affrontent les anarchistes de la CNT et les Poumistes, les démocrates libertaires. Le PCE obtient la mise hors la loi du Poum, accusé de trotskisme, d’humanisme, d’indocilité et d’anarchisme. Il en profite pour se lancer dans une campagne d’élimination des militants de ce parti caractérisée par des dénonciations, des stigmatisations et des radiations. Orwell échappe au sort funeste de pas mal de ses camarades espagnols ou étrangers. Il est atterré. Il pense à ces combattants qui, revenant du front d’Aragon, sont arrêtés pour trahison, pour suspicion, pour déception. L’espoir a été assassiné. 1937 annonce « 1984 ». La ferme résistance du Sud est devenue « La Ferme des animaux ». Moscou et Staline, n’ont pas bougé. Et ont laissé agir le Guépéou, la police communiste.

Le contrôle de la révolution espagnole a été repris. La liberté a été tuée dans l’œuf. Orwell, se souviendra encore du visage d’un des miliciens du Poum qu’il a côtoyés sur le front d’Aragon : «Il m’est difficile de ne pas ressentir d’amertume en pensant à cet homme… il devait être trotskiste, libertaire ou anarchiste, et à notre époque, quand des gens comme lui ont échappé à la gestapo, ils tombent dans les pattes, les mêmes sales pattes, du Guépéou. Tout ça pour ça ?!… No pasaran le Franco ? Ben non ! Il repassera…

FRANCE-CALÉDONIE : LE RETOUR DU TRIPARTISME

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Qu’on s’en félicite ou qu’on le déplore, il est probable que les écarts et les proportions entre les grandes formations politiques ne bougeront pas beaucoup dans les prochaines heures.

La Nouvelle-Calédonie comme la France dans son ensemble s’installe durablement dans le tripartisme, réoccupant les traditionnelles cases politiques qui ont conditionné son histoire.

Peu ou prou un tiers des électeurs envoie des représentants jalousement nationalistes, traditionalistes, conservateurs, intégristes, protecteurs de classes ou castes légitimes, pour occuper la place du légitimisme : communisme, totalitarismes, collectivismes, ségrégationnismes, extrêmes droites, droite contre-révolutionnaire.

Un autre tiers de la population désigne des élus adeptes d’un centralisme, d’un interventionnisme et d’un dirigisme autoritaires, d’un égalitarisme obstiné,  d’un exécutif fort, incarné et centralisé, pour remplir le champ du bonapartisme jacobin : centrisme, socialisme, social-démocratie, droite césarienne.

Le troisième tiers du pays opte pour des leaders partisans d’un libéralisme large voire d’un ultra libéralisme, de la libre entreprise, d’un parlementarisme au service de l’économie et du capital, pour s’installer dans  l’espace de l’orléanisme : libéralisme, social-libéralisme, droite libérale.

Ces phénomènes politiques sont comparables aux phénomènes météorologiques où les variations de températures conduisent des masses d’air à se densifier, à bouger, à évoluer, à se déplacer, à s’élever ou descendre, à occuper des espaces vacants, plus ou moins doucement ou violemment. S’insurge-t-on contre la chaleur, le froid, les nuages qui se scindent ou fusionnent, contre la pluie ou les vents ? Alors pourquoi s’insurger contre des peuples ou des groupes et insulter des populations qui vivent, s’échauffent et s’adaptent aux variations et qui viennent combler les espaces structurels d’une société qui, comme la nature, a horreur du vide ?

« GOTT MIT UNS » ou « ON VA GAGNER PARCE QUE NOUS SOMMES LES MEILLEURS »

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Parmi les différents champs de l’activité humaine, il est qui sont par nature propres et  destinés à diminuer la liberté des individus, leur recours à l’intelligence et à la réflexion, leur énergie créatrice, leur altruisme et leur humanisme : c’est la guerre (armée, défense et géopolitique), le sport, la religion et la politique. On peut souvent ajouter le commerce et la conquête des marchés dans cette liste noire.

En effet ces activités se pratiquent en groupe, voire en masse, et contre d’autres groupes et d’autres masses, en vue de conquérir du pouvoir. Le militantisme, le patriotisme, le chauvinisme, la solidarité aveugle, le pragmatisme irréfléchi sont le carburant de ces luttes. Dans les stades, dans les casernes, dans les églises, dans les partis, sur leurs différents champs de bataille, l’individualisme, l’analyse, le doute, le recul, l’hésitation, le libre arbitre n’ont pas droit de cité et provoquent les pannes et les échecs.

Au contraire, les arts, la recherche, les sciences, les sciences appliquées, l’invention technologique, l’industrie sont des domaines de quête individuelle et d’aventure personnelle. Elle ne constituent pas essentiellement à la base  des démarches d’agression et d’annexion. Les régimes collectivistes et totalitaires, et l’Histoire l’a prouvé au XXème siècle, sont les terrains les plus néfastes, infertiles et hostiles à l’épanouissement culturel, artistique, scientifique, technologique et industriel. Autant l’armée, le sport, la religion et la politique sont, comme les Jivaros, « réducteurs de tête » et d’intellect, autant la science et les arts sont « élévateurs et amplificateurs » d’humanité, tant que la guerre, la religion et la politique n’essaient pas de les exploiter et de les soumettre à leur cause.

Le « Dieu avec nous »… et contre les autres, de l’impérialisme germanique fut et est encore hélas largement partagé.  « Gagner » est le seul mot, le seul mot d’ordre, la seule valeur. « L’autre » en politique, « l’autre » en théologie, l’autre parti, l’autre équipe sont encore encore souvent diabolisés. On « casse » un arbitre par rage d’avoir perdu, on injurie un fidèle « autre », on brûle son temple, on insulte et on traîne en justice un adversaire politique, on génocide encore le peuple « autre ».

Une autre foi, un autre patriotisme, un autre culte des corps, un autre exercice physique, un autre exercice de la démocratie sont-ils possibles ? Un peu plus de hauteur, de recul, de détachement, de bienveillance, d’observation des autres et d’attention à l’autre sont-ils utopiques ?