LE FABULEUX DESTIN DE PHILIPPE GOMES ou UNE VOIE ROYALE, OUI, MAIS JUSQU’OÙ ?

alain-juppe

Présidentielles, législatives, référendum, provinciales, Philippe Gomes a une autoroute devant lui. Il a misé sur le bon cheval, Alain Juppé, dont il ne faut pas être grand clerc pour savoir que ce sera lui le prochain président de la république. Alors qu’au même moment Pierre Frogier et ses derniers lieutenants du RUMP et des Républicains s’entêtent à enfourcher le petit poulain loser Sarkozy qui ne se fait plus lui-même aucune illusion sur ce combat de trop qu’il a entrepris. L’élection de Juppé va être pour Gomes le premier domino dont le mouvement entrainera une succession d’événements heureux pour lui et son partI.

Juppé élu, son plus important soutien en Nouvelle-Calédonie, Philippe Gomes, la détestation de Sarkozy et l’habitude des examens et instructions créant des liens, pourra poursuivre son chemin sur cette voie royale grâce à son nouvel ami président. Il pourra bénéficier de toute la reconnaissance et de toute l’aide des Républicains nationaux, de Paris, du gouvernement et de l’État pour mener sa barque à sa guise en Nouvelle-Calédonie : obtenir les investitures pour les législatives, pour lui-même dans la deuxième circonscription, pour Dunoyer dans la première, obtenir les coudées franches pour introniser les deux nouveaux sénateurs de Calédonie selon son bon plaisir, gérer les référendums, gérer les alliances, gérer les provinciales.

Dunoyer et Gomes seront donc les deux prochains députés de Calédonie. Une variante est possible avec un candidat mélanésien choisi par Gomes pour Nouméa et les îles, genre Hélène Iékawé, un autre gâteau étant offert au dauphin Dunoyer dont l’appétit mais aussi la patience sont grandes et qui est prêt à tout prendre et à tout manger en attendant son heure. Magnanime, Gomes réservera un sort privilégié à Pierre Frogier, en le reconduisant au Sénat, et fera une fleur à une pointure du Rump-Républicain habilement choisie, en l’installant à la tête d’une institution, ce qui aura pour résultat d’accroitre les haines et les agitations suicidaires et autophages au sein de l’ex RPCR moribond .

En 2017, présent à l’Élysée, au Sénat et à l’Assemblée, ayant achevé la décomposition du RUMP, Philippe Gomes pourra mener en toute indépendance la danse du premier des référendums en 2018, dont il éclairera la victoire du maintien dans la France par des spots très indépendantistes, ce qui conviendra au FLNKS qui ne souhaite ni gagner ni perdre la face, aux électeurs de Calédonie Ensemble qui pensent encore que Gomes est loyaliste et à la population calédonienne en général.

Ces succès ininterrompus permettront à Philippe Gomes d’aborder les élections provinciales de 2019 dans les meilleures conditions et d’installer au Congrès une majorité non indépendantiste constituée uniquement d’élus Calédonie Ensemble à peu d’exceptions près. En attendant les référendums suivant, dont ni les indépendantistes ni Gomes ne demanderont la suppression, le député Gomes poursuivra son ascension et la consolidation de son pouvoir tout en préparant la sortie des référendums et des institutions issues des accords de Nouméa vers une indépendance association où son pouvoir sera alors absolu.

L’objectivité et la lucidité nous obligent à regarder en face cette chronique d’un parcours triomphal de Philippe Gomes vers son fabuleux destin souverain que rien ne semble pouvoir barrer, dévier ou même ralentir, ni Paris, ni l’étranger, ni les oppositions politiques locales, qu’elles soient indépendantistes ou non. Rien ? Pas si sûr…

Philippe Gomes a construit sa stratégie et son avancée sur deux choses : l’imitation du schéma lafleuriste et l’exploitation du corpus calédonien en le considérant massif et homogène. L’imitation de la geste de Lafleur a fonctionné et fonctionne excellemment : constitution pyramidale du parti, installation de barons en concurrence interne, culte du chef, propagande, constitution d’une force économique privilégiée et inféodée, discours et mesures démagogiques, appuis parisiens. Par contre, le traitement de la base calédonienne populaire comporte la faille qui fragilisera le bel édifice gomésien et dont il ne soupçonne pas qu’elle est déjà à l’œuvre et qu’elle s’étend en profondeur. La Calédonie que Gomes voit, considère, embrasse, flatte et travaille c’est la Calédonie des héritiers, la Calédonie coloniale, la Calédonie des grandes familles, peu métissée, peu déportée, pas défavorisée. C’est le péché originel du parti quand il s’appelait encore Avenir Ensemble et ça continue. Des pionniers, des bourgeois, des diplômés. Des Martin, De Greslan, des Dunoyer, des Metzdorf… et des prises de guerre très tape-à-l’œil du côté de l’aristocratie des Lèques. Et même chose du côté des mélanésiens, toujours choisis dans la caste coutumière, dans la crème sociale, Les Sam, Iékawé, Poadja, Christiane Gambey… Cet élitisme ignorant et rejetant en même temps des acteurs moins prestigieux, moins armoriés, dont l’élu Patrick Robelin, qui est un cas emblématique, très « peuple de Bourail », trop peuple, et qui fut jeté sans ménagement comme un kleenex après usage au fond de sa Puéo natale, aux antipodes des beaux quartiers et de grands quartiers de noblesse des élus et courtisans citadins de Gomes.

La population calédonienne n’est ni massive ni homogène. Les petites gens de brousse et des quartiers ne sont pas les héritiers des stations et les propriétaires de Nouméa. Cet aveuglement précipita la chute de la maison Lafleur dont la base fut au départ très populaire. La même cécité chez Gomes, qui imite là un défaut de vieillesse du « vieux »,  sera l’obstacle sur sa voie royale. A-t-il vu et constaté qu’il n’y a désormais quasiment plus d’élus non indépendantistes en Province Nord et même en Province Sud dès qu’on dépasse Tontouta ? Que sont devenus les bataillons tricolores du RPCR ? Les maires non indépendantistes ne sont plus élus qu’avec les alliances avec le FLNKS. Les derniers loyalistes ne le sont plus, ou ne le sont plus qu’à peine, tel un Song à Thio. Ces Calédoniens-là, présents aussi dans le Grand Nouméa, distincts de la noblesse citadine et nantie du pays, ont déjà entrepris leur mutation et leur transhumance vers Kanaky, se sachant ignorés, abandonnés, snobés, méprisés, autant par le golfeur Lafleur hier que par le fumeur de cigares Gomes aujourd’hui. Cette frustration, les difficultés, la crise, les pressions des indépendantistes, la prudence, le détachement voire l’hostilité quant à la métropole,  le double rejet du has-been Frogier et da la morgue exogène de Gomes,  les ont poussés et les poussent à composer avec le destin indépendantiste qu’ils pensent inexorable et avec lequel ils pensent plus sage de composer pour conserver au moins ce qu’ils ont encore.

Quelques points de pourcentage qui basculent du vote loyaliste vers le vote indépendantiste suffiront à renverser la balance au deuxième ou au troisième référendum, bouleversant la donne, les plans et la jolie maquette Kanaky Ensemble de Philippe Gomes, offrant tout le pouvoir à des partis du FNLKS qui n’auront plus besoin de l’apport et des contorsions de Calédonie Ensemble pour l’exercer pleinement. Philippe Gomes aura-t-il vu venir ça ? Sentira-il ce caillou dans sa chaussure pendant cette marche encore irrésistible pendant quelques années sur cette voie royale où un barrage calédo-kanaky lui sera pourtant à terme opposé ?

LES VRAIES, LES SEULES VICTIMES DE L’HISTOIRE

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Enfin une bonne page dans Les Nouvelles Calédoniennes. Et même une très bonne page, mais juste le samedi, et juste en pages 8 et 9, parfois 10 et 11. Le page « Destin de familles », mais seulement quand c’est la saga d’un vieux déporté et de sa famille. L’histoire des gardiens et autres marins ou militaires ne me parle pas, les Gaveau et autres Terrier, la vie était facile pour eux, et elle le fut pour leur progéniture.

Mais le destin des vieux bagnards, des Louis-Just Chevrier, Pierre Chenevier, Julien Dolbeau, Pascal Colomina, est fabuleux, et bouleversant, même si le sort des communards comme Dolbeau fut moins dur. Ceux qui n’ont pas eu le choix, ni celui de venir ou non, ni celui de repartir ou jamais.

Et bien écrit, et avec de belles et fortes images. De quoi réunir et publier tout cela en un beau livre. De quoi inspirer autre chose à nos écrivains que des histoires de colons mythifiés et de kanak martyrisés.

Ces gens ont eu la double peine, la terrible condition de bagnard et surtout la condamnation à ne plus jamais jamais revenir en arrière, au pays, auprès des leurs, le bannissement, l’exil, la mère patrie qui jette ses enfants au plus loin, au plus dur, au plus vide, au plus sec, pour toujours, sans pitié.

Et ces types se refont, se reconstruisent, s’en sortent, travaillent, construisent, fondent famille, famille nombreuse souvent, parfois réussissent, sous les yeux méfiants et accusateurs de la population libre. Et sans haine apparente de cette France, de cette société et de cette culture qui les a anéantis. Très fort quand même…

Superbe histoire que celle des époux Marie et Pascal Colomina. Qui l’écrira ? Incroyable parcours que celui de Louis-Just Chevrier, 1861-1948, qui en une seule génération, 90 ans, aura vécu pratiquement toute l’histoire de la Nouvelle-Calédonie.

Très frappé par la proximité de ces hommes, par la brièveté de l’Histoire de la Calédonie qu’ils incarnent. Ce sont souvent les arrières-grands pères de nos contemporains. Ils étaient profondément français, leurs enfants seront patriotes et défendront la France lors des deux guerres.

Le destin de Vico et de sa descendance est peu commun, et encore plus touchant. On peut le toucher, le sentir, d’abord parce qu’il est proche dans le temps, ensuite parce qu’on peut aisément les cerner, les situer dans l’espace puisque lui et les siens n’ont jamais bougé de ce Ouégoa fascinant que l’Histoire avait choisi pour eux.

Deux ou trois générations de Français, on ne change pas de culture et de valeurs en deux ou trois générations. La Calédonie est française.