CE QUI ÉTAIT BIEN EN CALÉDONIE

vert

CE QUI ÉTAIT BIEN EN CALÉDONIE

Ce qui était bien en Calédonie c’était d’abord la Calédonie, ce pays à part, pas comme les autres, avec une histoire pas possible, inclassable, indéfinissable, ni grand ni petit, ni beau ni laid, ni chaud ni froid, ni montagneux ni maritime, ni moderne ni sauvage, ni grave ni léger, ni gentil ni méchant, ni riche ni pauvre, un truc unique, compliqué, prenant, attachant, pas une île comme ces autres îles qui ressemblent toujours à toutes les autres îles, pas une île ordinaire où les habitants sont forcément tout aussi ordinaires que leur île, une île unique au monde qui vous rendait unique au monde, un peu comme dans l’histoire compliquée de la rose et du petit prince.

Ce qui était bien en Nouvelle-Calédonie c’était les gens, tous les gens, parce qu’ils avaient tous une histoire à eux, rien qu’à eux, tous, une histoire compliquée de voyage, de mariage, de métissage, une histoire multipliée par deux par les histoires de voyage, de mariage, de métissage des parents et par quatre par les histoires de voyage, de mariage, de métissage des grands parents, parce qu’ils se connaissaient tous entre eux les gens, ou bien parce qu’ils connaissaient forcément des gens que les gens qu’ils rencontraient connaissaient aussi, qu’ils se rencontrassent à la plage, au lavage ou en voyage, parce qu’ils étaient braves et souriants sans sourire pour rien, les gens, quand ils se croisaient sur le bord des pistes ou aux carrefours, où ils se laissaient le passage avec un geste de braves gens.

Ce qui était bien en Calédonie ce n’était pas la mer et les pages, tant de mer et tant de plages, sauf parfois une petite baie perdue et cachée au bout du monde où l’on pouvait croire qu’on était les seuls et les premiers. Ce qui était bien en Calédonie ce n’était pas la ville, raide et brûlante, sauf parfois tôt le matin dans le souffle frais d’une terrasse devant un café pris auprès de l’eau et des robes à fleurs de la belle saison, sauf parfois en fin de journée sous les rayons alanguis et oblique dorant les rues apaisées où l’on causait et fumait tranquillement pendant que se fermaient les boutiques. Ce qui était bien en Calédonie ce n’était pas les montagnes rouges et brûlées, sauf parfois ces nids de verdure, au creux d’une vallée douce, humide et profonde, et ce cours d’une rivière cristalline encore juvénile, entre herbes tendres, gravier fin et rochers gris, buvant sa source au cœur d’un chaîne pénétrée, gagnée et méritée par des heures de marche harassante.