LANGUE NORMANDE

agenor

PETITE GRAMMAIRE
DU
PATOIS DE L’ARRONDISSEMENT D’ALENÇON (par Charles Vérel)

******

PETITE GRAMMAIRE
DU PATOIS DE L’ARRONDISSEMENT D’ALENÇON
« Tout homme qui n’a pas soigneusement exploré les patois
de sa langue ne la sait encore qu’à demi. »
Ch. NODIER. (Notions de Linguistique).
RÈGLES GÉNÉRALES
Concernant les mots français altérés par la prononciation patoise.
1

Acle et acre. Prononciation : aque : « C’est un miraque de vous vais (voir). — Prenons un fiaque pour arriver pus vite. »

2

Ai, êè, rendus par le son ei, sur lequel on appuie fortement quand cette syllabe ou ces lettres accentuées sont précédées où suivies d’une consonne : « Note curé montit dans la cheîre, — Hélâ ! que çté fille là est don malhonneîte ! — Y a pas d’compareîson, à c’qué dit mon peîre. »

3

Aigreègre. Prononciation : aiguëègue : « En n’happe point les mouches ové du vinaigue. — Y travaille comme, unnègue. »

4

Aille. Prononciation : âille : « J’avons tué eune câille bin b’sante (pesante). — Prenez les cartes et amusous à la batâille(sorte de jeu). »

5

Aine, eine, êne. Prononciation : aigne, eigne, êgne : « I m’a donné eune monte ové sa chaîgne. — La baleigne dé mon corset est mincée (cassée). — L’alêgne du cordognier. » (1).

6

Ais, es. Prononciation : ée : « N’mé caôsez jamée d’çà. — I reste tout prée d’nous. »

7

Les mots en al se prononcent comme en français, sauf les substantifs suivants : Marécha (ou mieux maricha) ;confessionna ; carnava.

8

Ancre, encre. Prononciation : anque, enque : « Nos pommiers sont grugés d’chanques. — Donnez mai d’ l’enque et eune pieume pour écrire à mes gens (parents) . »

9

Angle. Prononciation : angue : « La j’ment a cassé sa sangue. — Note gâsjoùe d’ia musique : c’est li qu’a l’triangue. »

10

Ar. Prononciation : er, lorsque cette syllabe est initiale ou placée après une consonne : « Çt’année l’ergent né r’soudra pas (ne pullulera pas). — Note pré a quatorze erpents.— Cherles, fais don dire ta clérinette » (2).

11

Ard. Le patois ne fait pas subir d’altération dans la prononciation des mots en ard. Seuls, ou à peu près, tard et renardéchappent à la règle : « Il est bin ta, m’ s’aisons nous d’parti (il est bien tard, dépêchons nous de partir).—J’ai pris un r’nadans l’huchoué (juchoir). »

12

Ars. Prononciation âs : « J’avons tras oies et un jâs (jars). — C’est un bon p’tit gâs, tout l’monde l’alôse (en chante les louanges). » Mars se prononce toujours mâr : « J’prenons la ferme au mois de mâr. » (3).

13

Bl, Fl, Pl. Prononciation : Bi, Fi, Pi : « Sa vache bianche est amouillante (pleine). — Les ribans d’son bonnet bieu sont corvillés (recroquevillés). — En n’bat pus l’grain ovec el fiau (fléau). — Deudpis qu’sa meîre est dans l’çumequeîre, ou n’fait que d’pieurer. — Tuez la poule piglée qui chante el coq et pieumez-la. (tuez la poule tachetée qui chante à la manière des coqs (signe de mort) et plumez-la). »

14

Bre, Dre, Fré, Pré. Prononciation : Ber, Der, Fer, Pèr : « C’est anuit qu’en touse les berbis (c’est aujourd’hui que l’on tond les brebis). — « J’irons v’vais venderdi (nous irons vous voir vendredi). — I fertille comme un pouesson. — L’Persidentdu Comice y a donné un filet (anneau). » (4). Par contre, Percepteur se prononce Précepteu, appellation moins singulière que celle de Sérrous (qui serre l’argent) donnée à ce fonctionnaire par le paysan des environs de Rennes. Remarquons queBerbisVenderdi, ne sont que des métathèses plus près de l’étymologie que la prononciation usuelle : vervix (brebis), veneris dies (vendredi).

15

Cla, clai, clan, clo. Prononciation : Quia, quai, quian, quio : « Tais toué ou j’té fiche eune quiaque (une claque). — I faitquair à soi (il fait clair ce soir). — J’guerdinons, quianchez don la porte (nous grelottons, clancbez donc la porte). — L’couvreux a mis un co neu sus l’quiocher (un coq neuf sur le clocher). »

16

Dia, dieu, deau, dier. Prononciation : Guia, gueu, guiau, guier : « C’est un gâs d’guiâbe (un vaurien). — Priez l’bon Gueu. — C’est des chercheux, i pâssent leus temps à menguier (ce sont des gens qui cherchent leur pain, ils passent leur lemps à mendier). — L’gàs Palochin s’est pendu ovec un corguiau (le gars aux pieds bots s’est pendu avec un cordeau.) »

17

Eau, neau, teau. Prononciation : iau, gneau, quiau (5) : « Ya un oisiau dans la logelte (trébuchet). — Les moigneaux ont ruiné nos pois primes (hâtifs). — Mon couquiau est déboîté (démoli). »

18 .

Ers Les mots en ers se prononcent comme en français, excepté pervers et travers : « Eslti pervès pour son âge ! — Oul a lé z’yeux d’travès (elle louche). »

19

Estre. Prononciation : Esse : « I paie l’s arriérages d’sa rente tous les trimesses — L’fis à Sylvesse dait tras mille francs au notairial, sans compter les papillons (sans compter les billets qui sont en circulation). « Toutes les fois, dit Ménage, d’après les anciens grammairiens, que trois consonnes se suivent en français, on ne doit en prononcer que deux. » Il y a de bons et de mauvais exemples ; mais la tendance à l’adoucissement explique beaucoup d’élisions, de retranchements, de syncopes, de crâses, etc. (6)

20

Euf, oeuf. Prononciation : eu, oeu (7) : « Mon habit neu est consommé (détérioré, ou mieux perdu, fini). — L’boeu du Godivellier (tonnelier) vaut bin cinquante pistoles. — Oul est rousselée comme un oeu d’dinde (elle a des taches de rousseur comme un oeuf de dinde). » Il y a exception pour veuf, qui ne change pas dans la prononciation patoise. Il faut dire, qu’à la campagne, l’homme qui a perdu sa femme est plutôt appelé veuvier ou veuv’homme : « Ou s’est mariée d’unveuv’homme (elle s’est mariée avec un veuf). »

21

Eugle. Prononciation : eugue : « Ayez piquié d’un pauve aveugue ! »

22

La lettre L se supprime toujours dans les mois qui se terminent par eul : « J’ai donné un cochelin (cadeau de mariage) à mon filleu. — L’gâs calorgne douchon) est seu sous l’tilleu. » (8)

23

Eur. Prononciation la plus habituelle : eu s’il s’agit d’un substantif ; eux pour les qualificatifs et les professions : « La liqueum’fait mal au coeu. — Mon cousin r’mué d’germain est piqueux d’pierrede Hertré (mon cousin issu de germain est tailleur de pierre de Hertré). (9) » — J’allons mener note bourri à l’écorcheux (équarrisseur). » Ramoneur ne suit pas celle règle générale ; il se prononce ramonard : « Donne deux nosses dé suque au p’tit ramonard (donne deux morceaux de sucre). » Remarquons que souvent l’eu devient u : « Ugène est bin hureux. »

24

Eureièvre. Prononciation : euveieuve : « L’orfeuvea tué un lieuve. — J’ai mal à la leuve. »

25

Ine se prononce igne à la fin des mois : « Ma cousigne portait eune crinoligne. — La lapigne a eune épigne dans la patte. »Ine et igne riment dans tous les vieux auteurs ; on en trouve encore au moins deux exemples dans La Fontaine (10).

26

Ir. Dans tous les patois, la lettre R se supprime dans les verbes de la deuxième conjugaison : « Il a dû russi dans ses affeîres. — Dé quai qu’j’allons dév’ni ! (qu’allons nous devenir ! ) » Le participe passé senti devant sentu en patois (11).

27

Isteusteistre : Prononciation : isseusseisse : « Son n’veu est aubergisse.— C’est jusse.—Môsieu l’Minisse. »

28

Gli se prononce Gui : « J’allons guisser en p’tite bonne femme prée l’noc de l’étang (nous allons glisser en nous asseyant sur les talons près la vanne
de l’étang). »

29

Le paysan éprouve beaucoup de répugnance à prononcer de suite plusieurs syllabes en i et en o : « Pisqu’en défénitive il a dit des reîsons (injures) ès gendermes, y aira du défécit (surprise, punition). — C’est anuy la Quasimado.—L’chien n’est pas c’mode. »

30

Les liquides L et R suivies d’un e final et précédées d’une consonne se suppriment toujours dans la prononciation patoise : « Capabeensembemeuberisibecâdechambecélèbedésordelive. etc. » (12)

31

Un grand nombre de verbes en oir se prononcent é et s’écrivent er : « C’est pas l’toul d’vouler (ou véler), i faut pouver. — Va faller d’mander c’qué çà peut bin valer. – Tâchez d’saver combin que peut y en aver. » Voir, recevoir, apercevoir, s’asseoir, choir font exception à la règle et se prononcent vaisrevaisrecieude ou recieuviapercieude ou apercieuvi,s’assire (impératif : assisons-nous ou assiessons-nous, assisous ou assiessous), chais (part. pas. fém. : chute ; part. prés. : chessant).

M. de Grosparmy, l’un des alchimistes de Flers, emploie le verbe choir, à l’indicatif présent et au futur, dans la préface de ses traités : « Se un grain de la première composition de ladicte ouvrage, nommée la pierre des philosophes, chet sur 100, la
seconde cherra sur mil. etc. (13) ».

La prononciation oué pour les substantifs en oir est conforme à l’ancienne orthographe. On écrivait jadis mirouër,armouëre, etc. : « J’ai perdu mon mouchoué. — R’garde tai dans l’miroué.— Al a câssé son battoué. »

32

Oire. Prononciation : oueîre : « In’fait que’ d’boueîre ava l’jou (toute la journée). — L’linge est pairé (dressé) dans l’armoueîre » (ou mieux ormoueîre). Croire et accroire se prononcent cresre et accresre -comme dans la vieille langue française. Croyable devient créyable.

33

Oitoid Prononciation : Eted : « Oul est tout plain adrète. — I fait rudement fred à matin » (14). Oy, précédé d’une consonne et suivi d’une voyelle composée, s’écrit ouy : Nouyau, alouyau, bouyau, mouyeu.

34

Ort. Prononciation habituelle o, avec ou sans accent circonflexe selon les contrées : « J’eime pas qu’en m’fasse to d’eune centime. — I souffrait si
fo qu’il en est mo. ».

35

Le paysan supprime quelquefois la lettre R dans les mots qui se terminent par our : « J’vas dire bonjou a vote peire qu’est dans la cou. »

36

Niernière. Prononciation : gniergnieîre : « L’jerdignier va nous qu’ri un pagnier d’preunes. — Mettez ç’bouquet (fleur) à vote boutognieîre. »
En patois, rancunier devient rancuneux.

37

On ajoute souvent, comme en Italien et en Espagnol, un e au commencement d’un mot dont la première lettre est un s suivi d’une consonne : un esquelette, eune estatue, eune estation, Sainte-Escolâsse (15).

38

Tiétiertien. Prononciation : quiéquierquins : « L’saboquier a bin d’ l’amiquié pour sa tante ; c’est li qui la souquint. »

39

La lettre U s’élide dans bruitpuitsjoueroue et quelquefois boue :

« J’en faites-ty du brit ! — Guettous d’chais dans l’pits. »
« Il a la joë enflée —Note voiture a eune roë d’câssée. »
Et cil qui fortune a mis el son de sa roë
Peut être trop seur qu’il chaiera en la boë.

(Les regrets de la mort de St-Loys).

Il y a aussi brôe, pour écume, que l’on fait dériver de l’allemand Brauen, écumer.

40

Umeune. Prononciation : eumeeune : « Ajette mai l’pleumas (ou pieumas) pour oter l’s érignées (jette-moi le plumeau afin que j’enlève les toiles d’araignées). — I passe ses journées à leuneter (à bailler à la lune) » (16).

41

La lettre X est remplacée par S dans explication, exposition : « C’était des esplications à n’en pus fini. — N’pâssez pas sus la planche dé la rivieire, ya d’ l’esposition (il y a du danger) » (17).

~*~

IIPARTIES DU DISCOURS
L’ARTICLE

Au singulier : L’, masculin, devant une voyelle ou H muet : « L’homme ». El, masculin, devant une consonne : Note fis est parti pour el pays d’Amont (la Beauce) ». La, féminin, devant une consonne : « A la clairlé d’la leune ». L’, féminin, devant une voyelle : « L’équervîche (I’écrévisse) ».

Au pluriel : L’s et Els, masculin et féminin, devant une voyelle ou H ‘muet : « L’s oies sont avec les boures (canes). — Elshommes chaussument (sèment du blé imprégné de lait de chaux pour le préserver des insectes) ». Très souvent, devant une voyelle, les se prononce lé z : « Lé z’oies sont logées sous la cherretrie. » Les, devant une consonne : « Les femmes pucent la lessive. »

Article composé : Es pour aux. C’est le latin ad plus ou moins défiguré : « Ces bourbettes sont ès maçons (ces sabots appartiennent aux maçons). » Es, tiré du vieux français, s’est conservé dans la langue moderne pour désigner certains titres universitaires : Bachelier ès-sciences, bachelier ès-lettres, licencié ès-sciences, etc.

Pour joindre un nom propre ou de profession à un nom précédent, on place aauaux ou es entre les deux, au lieu de la
préposition de : « Le live à Pierre, le cheval au boulanger, les pelles es jerdigniers. »

Remarque : Lorsque le nom commence par une voyelle et suit immédiatement son adjectif, celui-ci (ainsi que l’article ou l’adjectif qui le précède) se met souvent au féminin : « De la bonne ouvrage — C’est la belle âge. — Une mauveîse augure. »

L’ADJECTIF QUALIFICATIF

Les adjectifs s’accordent en genre et en nombre avec les mots auxquels ils se rapportent, excepté l’adjectif grand qui reste invariable quand il précède immédiatement un substantif commençant par une consonne : « Eune grand femme, eune grand meison. »

A propos de l’adjectif grand, MM. Larive et Fleury s’expriment ainsi dans leur « Dictionnaire des mots et des choses » : « Autrefois grand appartenait à la classe des adjectifs pour lesquels la distinction des genres n’existe point. Cette classe, réduite aujourd’hui aux adjectifs terminés par un e muet comme justeutile, etc., était beaucoup plus étendue dans l’ancienne langue. Elle comprenait tous les adjectifs dérivés des adjectifs latins qui, dans leur déclinaison, avaient à tous les cas une forme identique pour le masculin et pour le féminin. Or l’accusatif singulier latin grandem, qui a donné grand, s’appliquant à un nom féminin aussi bien qu’à un nom masculin, il en est résulté que, dans le vieux français, l’adjectifgrand était invariable quant au genre et qu’en conséquence, on disait et on écrivait un homme grandune femme grand ;des hommes grandsdes femmes grands. Il nous est resté de là certaines expressions telles que grand’mèregrand’messe,grand’pitiégrand’chose, etc., dans lesquelles l’ancien usage continue à être observé. Mais c’est à tort que, dans ces substantifs composés, l’on place une apostrophe après le d de grand. Cette apostrophe ferait croire qu’un e muet a été supprimé à la longue. Or il n’en est rien, puisque cet muet n’a jamais existé. C’est à Dolet, à Vaugelas et à quelques autres grammairiens peu au courant du vieux français, qu’est due l’introduction fautive de celte apostrophe que l’on devrait bien supprimer ». .

Gentille se prononce toujours gentie lorsque, cet adjeclif féminin précède immédiatement le mot auquel il se rapporte : « Eune gentie fille, eune gentie propriété. »

L’adjectif pauvre subit une mutilation (apocope) quand il est suivi de l’adjectif petit : « C’est un pau’ p’tit bonhomme. — Il a eune pau’ p’tite teite
aussi afillotie ! » dira-t-on d’un garçonnet délicat comme une fillette.

D’autres adjectifs, enfin, n’ont pas en patois le sens qui leur appartient dans la langue française, comme : conséquent(important), barbarisme pour « de conséquence » qui a conquis, on ne sait pourquoi, sa place au soleil du dictionnaire ;casuel (pour fragile) admis avec ce sens par certains lexiques ; grossier employé communément pour qualifier un homme replet ; méchant pour désigner le plus petit des enfants d’une même famille : « J’avons un maignier qui n’est point résoud (qui se porte mal). — Lequieul don ? — L’méchanl ! » (c’est-à-dire le plus jeune, le plus petit).

Méchant s’emploie aussi, comme l’a remarqué M. G. Le Vavasseur, dans le sens de mal chanceux, poursuivi demeschance. En effet, on dira d’un infortuné, digne de pitié : « L’méchant bonhomme ! »

ADJECTIFS DÉMONSTRATIFS

Masculin singulier : Ç’, devant une consonne : « Ç’gâs là est un feignant. » Çt’ ou Est’ devant une voyelle ou H muet : « Çt’aoûteron mange par assiettes enfeîtées (dont le contenu s’élève au-dessus des bords, en forme de faîte). — Dé quai qu’c’est qu’est’homme-là ! » (18).

Féminin singulier : Çt’, devant une voyelle : « Çt’ oie la est mauveise couvoueîre (couveuse). » Çté ou esté, devant une consonne : « C’est-i vote servanle esté fille là ? »

Des deux genres : Ces : « Ces gadeilliers (groseilliers) ; ces gores (truies, fém. de goret) ».

Ce est remplacé par a dans les expressions suivantes : à matinà soi, pour ce matince soir. Cependant pour indiquer le crépuscule, on se sert du mot çtasoirant, métathèse de à c’t’soirant. Le soirant ou serant est le crépuscule et par extension la fraîcheur qui l’accompagne : « En r’caôsera d’ça çtasoirant. — L’serant (ou résant) est bin malsain. »

A matina soir sont de vieilles tournures françaises dont on trouve des équivalentes dans la langue italienne : Alla matina, ce matin.

ADJECTIFS POSSESSIFS

M’n, t’ns’n, employés pour montonson, devant une voyelle ou H muet : « C’est t’n’ affeire. — M’n‘ homme est demeuré (perclus). — C’est s’n’ affeire, je n’veux point m’en guermanler (m’en occuper). »

Notenoutevotevoute, pour notre et votre : « En va barauder note poiré (l’affaiblir en y mettant de l’eau).— Vote guignier est plein d’cherpleuses (votre cerisier est plein de chenilles). »

Leus, des deux genres au singulier : « Leus domestique, leus servanle. » Leux, des deux genres au pluriel : « I z’ont venduleux coureux (jeunes porcs). — J’avons tué deux pintardes, les chats ont emporté leux écofrâilles (intestins). »

ADJECTIFS INDÉFINIS

Nu, pour nul, aucun, suivi du substantif mal : Ex. : « Il m’a donné un parapi qui n’a nu mal. »

Quéque, queuquequioque, pour quelque : « J’avons queuques gadelles et quioques poueîres. »

L’adjectif interrogatif Quel se prononce comme en patois manceau : Quieu, masc. sing. devant une consonne ; Quieul, masc. sing. devant une voyelle ; Quieue, fém. sing. devant une consonne ; Quieule, fém. sing. devant une voyelle ;Quieulx, masc. plur. (ancienne orthographe française) ; Quieues, fém. pl.

ADJECTIFS NUMÉRAUX

Numéraux cardinaux :

Uniun, masculin : « Vlous que j’vous prête un louchet (bêche) ? — Merci, j’en ai iun. »

Eune, ieune, féminin : « Ya-t-i eune devise (borne) au bout d’vote champ ? — Oui, yen a ieune. »

Trâs, comme dans cette énigme bien connue à la campagne : « Trâs moines passaient, trâs poueîres pendaient ; chacun en prit ieune. Combin qu’il est restit ? »

Quate, comme dans cette vieille chanson dirigée contre la banalité des moulins :

Alléluia sus quate bâtons,
Tous les meugniers sont des fripons.

Quate-en-chîffe, subs. masc. Piège à rats composé d’un gros madrier tendu au moyen de petites baguettes disposées dans la forme d’un 4.

Les ll sont mouillées dans million et milliard. De même pour milliasses (grand nombre de milliards) : « J’avons desmilliasses dé fermis dans la liette (tiroir) de note tabe. »

Numéraux ordinaux :

La terminaison ième se prononce ieîme : « Note fis est l’deuxieîme du catéchime. »

Noms de nombresquantités :

Dizaigne,douzaigne,centaigne.

Treizain. Treizième, quand dans un marché on donne 13 pour 12 : « Ou n’est pas r’gardante, ou donne toujous l’treizain par douzaigne. »

Tréziaux. Gerbes de blé assemblées par trois dans les champs.

DiziauxDix bottes de foin empilées sur quatre rangs, en forme de triangle.

PRONOMS PERSONNELS
Première personne

Au singulier :

J’, je, mai, moué. Voici comment les paysans traduisent aux enfants le langage des grenouilles : « La Reine. — J’demande dé qui qu’a cassé l’pot à la crème ? Sa fille. — C’est pas moué ! Les autres grenouilles (très vite) : « Ni mai, ni mai, ni mai, etc. ».

«  m’sais égrimé l’daigt avec un piqueron, j’vas y mette un délot (je me suis égratigné le doigt avec une épine, je vais y mettre un doigtier) » (19).

Au pluriel :

J’, nous. « J’avons des loches et des achées dans note bourselte (il y a des limaces et des vers de terre dans notre valériane). »

La contraction de Nous avons en j’avons fut en honneur à la cour du XVIe siècle, comme on le voit dans ce passage d’une lettre de la soeur de François Ier :

« J’avons espérance qu’il fera beau temps veu ce que disent les estoiles que j’avons eu le loisir de veoir » (20)

Deuxième personne

Au singulier :

Tu, tai, toué : « Il est dévenu bin fier : l’temps passé, m’disait toué, astheu i m’vouss’te (autrefois il me disait toi, aujourd’hui il use du mot vous en me parlant). »

Au pluriel :

J’, vous : « J’étes gaussante ové vos cancaneries (vous êtes fatigante avec vos médisances » Littéralement, gaussant a une autre signification puisqu’il est le participe présent de gausser, se moquer, (gaudere).

Vous s’élide assez souvent quand il est entre deux sons : » Faut-i v’s ainder ? (Faut-il vous aider ?) »

Troisième personne

Au singulier :

Masculin : Il, sujet, devant une voyelle : « Il ira. »

I, sujet, devant une consonne et après le verbe d’une phrase intlerrogative ou exclamative : « I veut parti, mée tout est-i prêt ? — Est-i farce, ç’chifequier là ! (est-il drôle ce chiffonnier !) »

Féminin : A, o, ou, devant une consonne ; Al, ol, oul, devant une voyelle ; « Quai qu’oul a qu’ou crie ? — Oul a qu’oul est chute (Courtomer) (21).

E (avec accent aigu) s’emploie pour elle dans trois cas: lorsque le pronom elle est sujet :  « E va, é vient » ; lorsqu’il se trouve après le verbe d’une
phrase interrogative ou exclamative : « Est-é contente ? — Est-é enhâsée ! (qui a grand soin de sa toilette). »

Li, pour lui : « C’est-i à Pierre çté cherrue-là ? — Oui, c’est à li. »

Lai, pour elle : « A qui la mitaigne ? (mitaine) — C’est à lai. »

Yi, complément indirect des deux genres, devant un verbe commençant par une consonne : « Faut yi donner sa gouline (bonnet). »

Au pluriel :

l’s ou l’z, sujets masculins ; (22) E’s ou E’z, sujets féminins : « I’s iront v’vais en rapâssant (ils iront vous voir en revenant).— E’z iront à Paris la s’maigne qui vient (la semaine prochaine). »

E, féminin pluriel : « é sont parties. — Sont-é revenues ? »

Ieux, pour eux, complément indirect : « C’est à ieux d’véni les premiers. »

Des deux genres :

Leux, leur : « N’manque pas d’leux dire (ou d’leux y dire). »

PRONOMS POSSESSIFS

Les pronoms possessifs sont les mêmes qu’en français sauf que la lettre R s’éilide dans notre et votre.

PRONOMS DÉMONSTRATIFS

Ceci, cela se rendent l’un et l’autre par : Ça, devant une consonne ; Çac, devant une voyelle : « Quand en enlève la puette du baril, çà gîle dû — Çac allit bin en commençant. »

Çac est une élision : Ça que alla bien, çà qu’alla bien. La vieille langue française a horreur du hiatus et pour adoucir leQu’en dira l’on ? devenu qu’en dira-on ? elle brave le qu’en dira-t-on et introduit sans façon des consonnes euphoniques. Que mettre entre les deux dans : Ça alla bien ? Ni le T ni l’empruntés d’ordinaire aux velours de complaisance ; mais bien le C dur, qui quoique rude est peut-être la plus euphonique des liaisons d’abord hasardées el finalement imposées. Çà qu’a n’est pas le seul exemple. On dit Champ qu’a la reine pour champ à la reineChamp qu’aux maigniers pour champ aux maigniers par horreur du quasi hiatus et l’impossibilité de la liaison, même avec la pénultième.

Ç’tila ou Ç’tite-la, celui-ci ou celui-là ; (23) Ç’téla, celle-ci, celle-là ; Çeutes-la, ceux-ci, celles-ci, ceux-là, celles-là : «Çtite-la qu’a dit ça est un menteux. — Laquieulle pelle qu’est a Zidore ?— C’est ctéla. — Ces pommes-là sont godies (détériorées) mais ceutes-la sont bleiches (blettes). »

L’sien, la sienne, les siens, les siennes, la celle, les celles, les ceux. Celui, celle, ceux. « Mes poules sont pus belles que les siennes à Adrian. — A qui la gouline ? — C’est la celle (ou la sienne) à Laguile Marguerite. »

PRONOMS RELATIFS

Au masc. sing. : lequieul, duquieul, auquieul ; au masc. pl. : lesquieulx, desquieulx, auxquieulx ou èsquieulx ; au fem.sing.: laquieulle, de laquieulle, à laquieulle ; au fem. pl. : lesquieulles, desquieulles, auxquieulles ou èsquieulles.

Le pronom, français dont, est souvent exprime en patois par dont que : « Eioù qu’i d’meure l’homme dont que j’parlez ? »

PRONOMS INTERROGATIFS

Qui qu,. dé qui qui ? Qui, qui est-ce qui, (quis quis ?) : « Dé qui qui m’caôse à travès la hâ ? (haie). — Qui qui veut eune pomme ? »

Quai, employé pour quoi, se trouve plusieurs fois dans la. formulette suivante : « Cocolêko, j’ai mal au dos ! — Qui qui t’la fait ? — C’est Jacquet ! — Eiou qu’il est ? — Dans les bois ! — A quai feire ? — A tirer sa vache ! — Dans quai qu’i la tire ? — Dans son grand bonnet. — Dans quai qu’i la coule ? — Dans sa grand goule. »

PRONOMS INDÉFINIS

En, pour on (comme en vieux français) : « Quand en coupe les moustaches es chats, i n’sentent pus les souris. » (dicton popul.).

Rin, pour rien : « Rin n’dit que j’contez la vérité. »

Quéqu’un, quéqu’eune, quioqu’un, quioqu’eune : « Avons eune belle apparaissence dé pommes çt’année ? — Oui, jé n’n’airons quioqu’eunes (ou quioques eunes). »

LE VERBE
Conjugaison des Verbes auxiliairesAVOIR

Indicatif présent : J’ai, t’as, il a, al a, ol a, oul a, j’avons, j’avez, i z’ont, é z’ont.

Prétérit : A la troisième personne du pluriel : i z’eûtent, é’z’eûtent.

Parfait : J’ai iu, t’as iu, etc.

Plus-que-Parfait : J’avais iu, t’avais iu, etc.

Futur : J’airai, t’airas, il aira, al aira, ol aira, oul aira, j’airons, j’airez, i z’airont, é z’airont.

Conditionnel : J’airais, t’airais, etc.

Infinitif : Aver.

Forme interrogative de la deuxième personne du pluriel : Avous (avez-vous ?) ; avious (aviez-vous ?) ; airious (auriez-vous ?). Cette forme n’est pas rare dans le style familier des farces de la première moitié du XVIe siècle : « Av’ous pleuré Boissai, etc ? » dit Vauquelin de la Fresnaye dans ses Foresteries.

ÊTRE

Indicatif présent : J’sais, t’es, il est, al est, ol est, oul est, j’sommes ou j’étons, j’étes ou j’étez, i sont, é sont.

Prétérit : J’sus, tu sus, il sut, a sut, é sut, o sut, j’sûmes, j’sûtes, i sûtent, é sûtent.

Impératif : Sais, qu’i sait, qu’a sait, qu’o sait, qu’ou sait, séyons, séyez, qu’i saient, qu’a saient, qu’ou saient.

Subjonctif présent : Qué j’sais, qu’tu sais, etc.

Imparfait : Qué j’sus, qu’tu sus, elc.

Infinitif : Eîte.

Parfait : Aver été.

Forme interrogative de la deuxième personne du pluriel : Etous (êtes-vous ?); étious (étiez-vous ?) ; serious (seriez-vous ?) ; etc. (24)

Dans les verbes de la première conjugaison le prétérit et l’imparfait du subjonctif sont en i au lieu d’être en a : « J’eimis, t’eîmis, il eîmit, al,ol, et oul eîmit, j’eîmîmes, j’eîmîtes, i z’eîmîtent, é z’eîmîtent.

Comme pour les verbes auxiliaires, la forme interrogative de la deuxième personne du pluriel des quatre conjugaisons devient très pittoresque en patois : Eîmous (aimez-vous ?) ; eîmious (aimiez-vous ?) ; eîmerious (aimeriez-vous ?) etc. —Finissous (finissez-vous ?) etc. — Recevous (recevez-vous ?) etc. — Rendous (rendez-vous ?)- etc. » (25)

L’infinitif de la deuxième conjugaison française se prononce et celui de la troisième é (voir Règles générales, 1re partie, nos 26 et 31).

Au présent du subjonctif le pronom je, employé pour nous et pour vous se répète très-souvent après le verbe : « Que j’ayons-je, qué j’ayez-je, qué j’séyons-je, qué j’séyez-je,  qué j’eîmions-je, qué j’eîmiez-je, qué j’finissions-je, qué j’finissiez-je, qué j’récévions-je, qué j’récéviez-je, qué j’rendions-je, qué j’i’endiez-je.

Par exception, pour le verbe aller, le pronom je se répète non seulement après les deux premières personnes du pluriel, mais encore après les deux premières personnes du singulier : « Qué j’vas-je, qué tu vas-je, qué j’allions-je, qué j’alliez-je. On disait dans la vieille langue française : que je voyse, du verbe voyer (voyager) ; de sorte que la locution voyons voir, considérée à tort comme vicieuse, équivaut à celle-ci : Allons voir.

Dans les verbes à idée de réciprocité d’action, qui s’écrivent comme de simples verbes réfléchis, se est remplacé par s’ent’devant une consonne, s’entr’ devant une voyelle, s’ent’ devant la syllabe re laquelle se prononce alors er : « S’ent’saluer (se saluer); s’entr’eîmer (s’aimer); s’ent’ergarder (se regarder).

LA PRÉPOSITIONPRÉPOSITIONS PATOISES LES PLUS COMMUNES :

Amont : sur le long de… « J’avons eune vénue (grande quantité) d’raisin amont note pignon. Cloûte don l’image amontl’mûr. » Robert Garnier a dit dans le Sédécie : Ores, il faut faut monter a mont un rocher droit / Or, il faut dévaler par un chemin étroit.

Ava : Dans, en descendant : « J’entends la voiture ava la côte. » P. Cochon raconte dans sa Chronique normande que Graville et Boucicault s’ôlanl pris de querelle, « ledit Boucicault… le traîna aval la salle. »

Cheuxsez : Chez : « Avous élé cheux les fermiers ? — Oui, mée i n’étaient point sez ieux. » Cheux est du vieux français.

D’ : Avec : « Son fils s’est marié d’une vélineuse. ».

Dé : De. Défaut de prononciation commun aux Bretons et aux Normands et sur lequel Vauquelin de la Fresnaye a exercé sa satire.

Dedpisdeudpis : Depuis (le du depuis du vieux français) : « Deudpis qu’la cârre-de-lit (baldaquin) m’est chute sus la teite, j’ai des lans dans l’temple (des élancements dans la tempe).

Drieîre : Derrière : « L’chien est drieîre li. »

Environ : Après, s’occupant de : « Paul est toujous environ sa bonne amie. — Les pommes vont beîtôt eîte logées, les domestiques sont environ. »

Od’oavéovéd’ové pour avec, devant une consonne ; ovecd’avecd’ovec, devant une voyelle : « J’m’en vas ové li, ovecelle. J’m’en vas d’o li. » O vient du latin apudP entre deux voyelles tombe, il reste aud ; la diphtongue se changeant en oouvert, on a od, autre forme o, que l’on trouve souvent, ainsi que ové et ovec, dans l’ancienne langue française :

Elle emporte mon sentiment
Qui gist o elle sous la lame
Alain CHARTIER.

On dit aussi très fréquemment, comme en vieux français, Quant età quant et, pour avec, en compagnie de…., copiant en cela la construction latine : Ibo quando et tu : « Eioù qu’est ton peîre ! dis mon fis ? — Il est à Sainte-Escolâsse. — Et ta meîre ? — Oui est quant et li. — Et ta soeur ? —
Oui est à quant et ieux. »

Pa : Par : « Ousqu’est vote homme (mari) ? —  Il est pa la quioque pa. »

Pou : Pour.

Premier que : Figure avec le sens de « Avant » dans le manuscrit de Gouberville : « On avoit fouillé au coffre de nostre oncle premier que nous. »

Sour… employé pour sous, notamment dans sourventrière, sour-bail, etc.

Sus : sur : « J’n’avez point l’drait d’passer sus mai (sur ma.propriélt). »

Tout preuche : Tout près de.

Veez-ci : Voici : « Véez-ci vote live. »

Véez-la, v’la : Voilà : « Véez-la l’mien » ancienne forme française, de même que la précédente.

L’ADVERBE

Les adverbes, et surtout les locutions adverbiales, sont très nombreux dans le patois d’Alençon. Parmi les plus usités, nous remarquons :

Asolutement : Absolument : « J’en sais absolutement sûr. »

A caliberda : A califourchon : « Mets-lai à caliberda sus mon g’nou. »

Ad çà ya d’la : Pêle-mêle, en désordre. Du latin ab hoc et ab hac. On dit également dans le même sens : à tibi-tabaen démence,
bout-ci bout-làd’coins et d’quarts.

Adents : A plat-ventre, sens dessus dessous, litt. : sur les dents : « L’vésicaloueîre qu’oul a dans l’dos va l’obliger dé sténiadents toute la nuit. — La bérouelle est adents. » Alain Chartier, plaignant les soucis et les insomnies d’une amoureuse, dit : « Au lit se met, puis envers, puis à dents. »

A fouési : A foison, en très grande quantité : « J’airons des mêles (nèfles) à fouési. »

A guignettes : A tâtons.

A la va-vite, à la galopée : A la hâte.

A la vire : Du bon côté. A la dévire : à la dérive.

A l’égrain : Au choix : « I vend ses pommes six liâs à l’égrain. ».

Amicablement : Amicalement : « Méfious d’li, c’est amicablement que j’vous l’dis. »

A mon à part : En mon for intérieur. On dit de même : à ton à part, à son à part, etc.

Anuit : Aujourd’hui. Du vieux français : En huy qui vient du latin in hodie : Encore anuyt vous irai veoir. (Farce de COLIN). Car les haulboys l’ont bien chanté annuyt. (Clément MAROT)… Mon voisin, je veux / Vous donner ennuyt à souper. (VILLON).

A pigra : A torrents, en grande abondance : « I chait dé l’iau à pigra. »

A preupos : A propos.

A râse, tout râse : Jusqu’aux bords : « Mon verre est tout rase, faut que jé l’sôurvide. »

A r’voi : Au revoir. On dit aussi : A vous r’voi. »

Astheu : A cette heure, présentement.

A tapis, en tapis : A l’abri : « Via eune ârée (averse), mettons-nous à tapis (allons nous tapir). » Au tapis est employé par Vauquelin de la Fresnaye.

Au d’zo : Au désespoir. Abréviation de désolation : « Note vache est empansée, j’en étons au d’zo. »

Becquot, de becquot : De reste, nombre impair : « J’étes tras, j’avais dix preunes à séparer, çâ fait qué y en a ieune de becquot. » Les enfants disent aussi dans leurs jeux : « Si tu d’vignes combin qu’ j’ai d’nousilles (noisette, du latin nucis) dans la main draite, é sont pour tai. — Couple (nombre
pair). — Non, c’est pas couple y en a cinq ; dis astheu pour la main gauche. — Becquot (nombre impair). — Dame non, y en a quate. »

Becquot est un petit mot d’amitié qui, en patois, veut dire : baiser.

Bécos, avec la signification de bec, est constaté parmi les mots dont la provenance gauloise est certaine.

Berlin-l’envès : Sens dessus dessous : « I sont chûs berlin l’envès dans l’mitan d’la route. »

Bin, bintôt, beîtôt : Bien, bientôt.

Bin emplié, bon emplié : Équivalents de « C’est bien fait ! » : « L’chien t’a mordu, c’est bon emplié, fallait pas l’akîsser (l’exciter en faisant kss kss). » « Ainsi advint qu’il cuida empoisonner son neveu et empoisonna son fils. Si fut bien employé. (Chronique normande, par P. COCHON).

Bontivement : Naïvement, stupidement.

Co, core : Encore. Co devant une consonne ou après le verbe d’une phrase inlerrogative ; core devant une voyelle : « A-t-ico son j’va? — L’a-t-é point core ieue? — Est-i parti vote cousin ? — Non, i est co la. »

D’aller-t-et d’véni : En allanl et en venant : « D’aller-t-et d’véni, en dépense co bin de l’ergent. »

De coin, de coigne-en-cul : De travers : « Victor a lé z’yeux d’coigne-en-cul (il louche). » On dit ausi dans le même sens :de bicoin, du celtique Bihen.

De croc et d’hanches : Assez difficilement : « L’affeire né russira pas, çà va d’croc et d’hanches. »

Bergères franches
De croc et hanches
Les yeulx oulvers
Cueillez pervanches.
(CRÉTIN).

Deffet : En effet : « J’oubliez vote devanqueîre (tablier). — Oui, deffet. »

D’en par éioù : D’en par ici, d’en par là. Rester d’en par éioù veut dire ne pas achever : « Si j’m’hébétez d’vos lûres (rabâchages), j’en reste d’en par éioù. »

Dépétrominette : De grand matin :

Debout dès le patron minette,
J’arrive ici dès le matin
Et j’porte à mam’zelle Toinette
Les fruits qui vienn’ dans son jardin.
(Bijou perdu. ADAM).

De premieîre, de fin premieîre : D’excellente qualité, parfaitement : « C’est du cide de premieîre. — I chante de fin premieîre. »

D’hô : Dehors ; d’où le verbe aller cl’hô (cacare) qui a pour synonyme : Faire ses besoins.

Eioù, ousque ? : Où ? : Eioù don qu’j’allez que j’courez si fo? —J’nous étons recopérés (restaurés) dans la grande hôtelousqué j’vêquissez (où vous prenez pension). »

Une belle vestale habite un beau rivage
D’Orne, ou c’est qu’elle vit comme en un hermitage.
{Idylles de VAUQUELIN DE LA FRESNAYE).

En champ : Aux champs : « Mener les vaches en champ. »

En chasse : Se dit de la vache lorsqu’elle recherche le taureau.

En fourgane, en frague : Dans l’inquiétude, en état de frayeur : « L’noteire est ruiné, j’étons en fourgane des tras mille francs qu’j’avons sez li. — Quanté j’vis la j’ment parti au triple galop, j’étais bin en frague. »

Fouinassement : Sournoisement, à la manière de la fouine. Du substantif fouine, on a fait en patois : Fouinasser, agir dans l’ombre ; fouinassier, sournois ; fouineter, filer à l’anglaise.

Grandment : Grandement, beaucoup : « Çà pousse-t-i l’carrabin (sarrasin ?). — Pas grandment. »

Hautheure : Tardivement (dans la matinée) : « I s’lève toujous hautheure. »

Itout, étout : Aussi, également : « Mai itout, lai itout (moi aussi, elle aussi). Du latin : ita utEt tout se trouve dans une vieille chanson citée par Larivey dans ses Tromperies : « Et autre chose, et tout, que je n’ose dire. »

Nitout, nétout : non plus ; du latin : non ita ut.

Joué : Pas assez, insuffisamment : « Il n’a joué d’ergent pour payer. »

Là-le-long, tout-là-le-long : Contre, le long de…. « Mettiez les pierres tout-là-le-long. »

Là loin : expression qui indique un lieu moins éloigné que là-bas.

Liméro iun : Parfaitement.

Ouai, ouin, ouiche : Non, ce n’est pas vrai !

Par exprès : Exprès, avec intention : « J’n’ai pas câssé la pinte (cruche) par exprès. »

Pièce : Aucun, substantif pris adverbialement et équivalent à une négation : « Y avait-i quioqu’un d’sez vous à l’assembiée? Oua’i, j’n’y étions pièce. »

P’t’ête : Peut-être : « Savous siner ? — P’t’ête bin. »

Pu ché : Davantage, litt. : plus cher : « J’avons pu ché d’pommes que tai. »

Puissant : Préfixe superlatif : « Vote taure (génisse) est puissante bonne »

Quanté : Quand, toutes les fois que : « Quanté j’vis çà, j’m’événouis. » On trouve quantes en vieux français.

Quasiment : Presque. Du latin quasi avec la terminaison habituelle des adverbes.

Quette : Nullement. Du breton ket : « Parlez plus haut, i n’entend quette. »

Raide : Préfixe superlatif : « Vote cide est raide bon. »

Ristibilli : Rasibus : « La pignoche (fausset) est câssée ristibilli. »

Si tellement : Tellement : « Il est si tellement bégaud ! (niais). »

S’ment : Employé quelquefois pour seulement.

Susbout : Sur le bout, debout : « Mettez l’togniau (tonneau) susbout. — Note viau est bin fade (malade) i n’s’rait s’ténisusbout. » On trouve cet adverbe dans Brantôme el autres anciens auteurs.

Toujous, terjous : Toujours.

Tout plain, tout fin plain : Beaucoup : « Avous des pouessons dans vote mare? — Oui, y en a tout plain (omnino plané). »Tout plain, avec le même sens, est fréquemment employé par les vieux auteurs, notamment par de L’Estoile.

Trébin : Beaucoup. Altération de très bien : « Y en a trébin qui voudraient vêquir sans travailler. » Trébin est d’origine percheronne.

Trestous : Tous sans exception (vieux français). « J’étons allés trétous à la fête de Saint-Lhomer. » On dit aussi Tertous, teurtous, trètous.

Ty : Quantité indéterminée dans une phrase exclamative : « J’en véyons ty tous les jous d’ces millauds ! (mendiants). »

Un guiabe, Une venue : Très grand nombre : « Avous des hannetons dans vole commeune ? — Oui. jé n’n’avons un guiabe. ».

LA CONJONCTION

Les principales conjonctions ou patois sont :

A mais que : Lorsque, sitôt que : « A mais qu’ta meîre savé que tu l’y as désobéi !… » On trouve mais que dans la chronique de Froissart.

Don, donc.

Jusqu’à tant que : Jusqu’à ce que, expression employée par les vieux ailleurs : Basselin, Vauquelin. etc.

Mée : Mais.

Mon : Donc, toujours précédé d’un verbe : « Viens mon ici. — Dis mon, Jules. »

Ou bin : Ou bien.

Pasqué : Parce que.

Pisqué : Puisque.

Pourquai : Pourquoi.

S’ : Employé souvent pour si devant une voyelle : « Eune fille laide à feîre peux s’mariera loujous s’oul a un brin dé d’quai. ».

L’INTERJECTION

Parmi les nombreuses interjections usitées, nous trouvons les suivantes :

A bleu bleu ! Holbleu ! Holbleu ! Mots que l’on adresse doucement aux bestiaux pour les faire boire. Du latin . abluere.

Aÿe ! Interjection pour exciter le cheval à marcher en avant. M. Gustave Le Vavasseur croirait volontiers que aÿe serait par aphérèse l’ancien cri de guerre normand : (Dex) Aïe ! (Nouvelles remarques sur quelques expressions usitées en Normandie et particulièrement dans le département de l’Orne. Bull. Soc. hist. et arch. de l’Orne, tome 4, page 48).

Bardaud, bardadaud : Onomatopées qui expriment le bruit que fait un corps en tombant.

Beau d’mage! Beau dommage ! avec le sens de :  « Cela n’est pas surprenant ! Il n’y a rien de merveilleux dans  ce que vous dîtes ! »

Boure, boure ! Cris pour appeler les canards.

Dame oui, dame non, dame si! Restes de l’invocation par Notre-Dame. Rapprocher ces interjections de l’anglais dam : Goddam.

Diouc ! Même sens que aÿe.

Drrriâs, rrriâs ! Pour faire reculer les chevaux.

En véricotte ! En vérigousse ! En vérité : « C’est en véricotte vrai ! »

Foutrine ! Vingt queux ! Nom dé guious ! Sarché ou sapré mâtin ! Noble gueux ! Sarché noble gueux ! Que l’guiabe m’empue ! Que l’guiabe me patafiole ! Nom dé d’la (nom du diable) ! Sarché nom dé d’la! Bon d’la. Jurons très communs.

Hario ! Le harou et hareu du vieux français, ancien terme d’appel en justice : « I criait fo hario quand les gendermes l’emmenîtent. »

Héla! Marque la surprise, la joie, la douleur.

Kss ! Pour exciter un chien, le faire aboyer.

La belle happe ! Le bel avantage ! la belle trouvaille !

Mon gueu faut-i ! Mon Dieu, est-ce possible !

Pardé, pardi, pargué, pagué ! Par Dieu !

Que l’guiabe n’sait pas ! (ne soit pas !).

Quiâ, quiâ ! Cris pour appeler les porcs

Tîts, tîts ! Pour appeler les volailles. Apocope de petits ! petits !

CHARLES VÉREL. 
Nonant, 1891.

NOTES :
(1) La prononciation aigne, eigne est commune à beaucoup de patois. On trouve dans les Noëls bourguignons de la Monnoye : babeigne (babine), breugnette (brunette), Cateigna (Catinat), coqueigne (coquine), cousaigne (cousine),devignièrent (devinèrent), faigne (fine), leugne (lune), etc , etc.
« De ain et de ein. — Dans les mots qui finissent par ain et ein, nous ne prononçons ni l’a, ni l’e. Ainsi mainplein se prononcent minplin. Mais si les lettres ainein sont suivies d’un e muet, ce n’est le son ni de l’a ni de l’i qu’on entend, mais un son formé des deux et que Ramus marque par un è comme balènecapitèine. Ainsi Romaincertain se prononcentRomin, certin. Mais Romainecertaine se
prononcent Romène, certéne. — On reproche aux Bourguignons et aux Normands de faire trop entendre l’i dans les mots terminés en aine. (Claude de St-Lien : de pronuntiatione linguae gallicae).
(2) Picard : « erchevêque, erdoise. Ein prinche sans ergeint ch’est ein apothicair’ sans ongueint. » (Abbé CORBLET).
(3) On appelle aussi Mâr, les semailles qui se font aux labours exécutés dans le courant de mars : « Nos mâr sont biaux ofanqée » . C. V.
(4) Ces sortes de métathèses sont fréquentes dans le vieux langage : « Gagne au berlan, au glic, aux quilles. » (VILLON.Ballade de bonne doctrine). Berlan et ses dérivés, berlandier, etc., ont eu longtemps les deux formes. En patois picard :erchevoir, ergarder, berdouiller, etc. (Abbé CORBLET).
(5) Yeaue pour eau, prononciation justifiée par l’ancienne orthographe était jadis une forme du dialecte parisien. « Il faut », dit Théodore de Bèze, « éviter la faute grossière des Parisiens, liau pour l’eau, etc. ». Yeaue est encore orthographiée ainsi dans le dictionnaire latin français du picard
Firmin Le Ver (1520-1540).
(6) L’Emploi des trois consonnes consécutives est si antipathique à la langue française que Firmin Le Ver dont le grand dictionnaire est le répertoire complet de notre langue, telle qu’on l’écrivait et la parlait de 1420 à 1440 l’a évité presque partout. Le Ver va jusqu’à écrire : Diptongue et spère pour diphtongue (ou diphlhongue) et sphère. De là l’obstination ou plutôt l’ostination de Ménage à prononcer sinon à écrire : ostinéoscur, etc. L’affiche du théâtre français a annoncé pendant plus de deux cents ans le misantrope et sans doute, bien qu’il ne fût pas de l’Académie, c’est ainsi que l’écrivait Molière. (V. FIRMIN DIDOTRéforme de l’orthographe passim.).
(7) « Le français, à cause de sa douceur, est vraiment la langue, des femmes. Aussi, quand dans une même phrase un mot terminé par une consonne est suivi d’un autre mot commençant par une consonne, la consonne finale du premier mot ne se prononce point… EXCEPTION : F se prononce à la fin de quelques mots et exige une légère pause avant le mot suivant duboeuf salé, etc. » (CLAUDE DE ST-LIEN). Par contre, eu patois bourguignon, boeuf et neuf se prononcent : beuneu. (V. FERTIAULTGlossaire des Noëls bourguignons de La Monnoye). Beuneu sont l’ancienne prononciation romane, conservée dans le patois picard. (V. abbé CORBLET).
(8) Cotgrave écrit encore : Tilleu.
(9) Granit que l’on extrait des carrières de Hertré, commune de Condé-sur-Sarthe (Orne). C. V.
(10) Par contre, en patois normand, on continue à dire : siner pour signer, suivant l’ancien usage français : « Le g n’a aucun son devant l’n, soit mouillé comme dans gagner, soit ferme comme dans signesignerrègnerégner qui se prononcentsinesinerrenerener ». (Théod. DE BÈZE). D’après une note de M. Livet (voir la Grammaire française et les grammairiens au XVI° siècle) qui appuie son opinion de nombreux exemples le g devant n ne se prononçait pas dans l’ancienne langue française. C’est l’opinion de l’abbé Corblet qui constate, la suppression du g dans la prononciation picarde : assiner, etc.
(11) La suppression de l’R final n’est pas nouvelle. « En outre, dit Henri Estienne, le peuple supprime r final, prononçantplaisiresveu au lieu de plaisir… resveur…. c’est une faute. R final des verbes en ir se prononce rarement dans le Vermandois. Il en était de même dans la langue d’Oc ». (Ab. CORBLET). La forme italienne Sentu a été aussi conservée dans le paloîs picard. Quant au changement de i en dans Sentu, c’est un italianisme ancien. « Les amateurs de l’Italien », dit M. Livet, « changeaient alors (au temps des Estienne) l en i dans les mois plaisirplume qu’ils prononçaient piaisi,pieume. Ils remplaçaient i par u dans Sentu pour Senti ». « Au participe passé », dit M. Estienne ; « c’est une faute de direSentu pour Senti. »
(12) La plupart de ces suppressions de consonnes, quasi tolérées dans le français familier, sont communes au patois normand et au patois picard.

(13) Voir notre notice sur les Alchimistes de Flers. Bull. Soc. hist. et arch. de l’Orne, tome VIII, page 525. C V.
(14) Fred était du beau langage vers 1540. Guillaume des Autels, dans sa réplique aux furieuses défenses de L. Meygret, s’élève contre le langage de la cour qui affadit l’oi de l’imparfait de l’indicatif. Il ajoute : « Pourquoi a-t-on laissé le mot régulier et usité de royne pour dire reine ? Pourquoi quelque dame voulant bien contrefaire la courtisaine à l’entrée de cet hiver dira qu’il fait fret ? » I)ans la réforme orthographique des précieuses signalée par Somaize, froideur est remplacée parfrédeur. « Il y a longtemps », écrivaient les Estienne au milieu du seizième siècle »,« que ceux qui font profession de prononcer délicatement et à la courtisanesque ne prononcent plus la royne et aiment mieux dire la reine. Il est certain que cela est
venu premièrement des femmes qui avaient peur d’ouvrir trop la bouche en disant : Françoise, Anglois, »
(15) Nicot et Cotgrave écrivent indifféremment : estourbillon ou tourbillon. Jacques Dubois (Sylvius) donne de nombreux exemples de celte espèce de suffixe qu’il nomme prothèse.

« Entre les mois qui accomplissent l’an
Deux en y a espèciallement
Qui m’ont fait deul… »

écrivait en 1527 Gilles de Wès à la jeune princesse Marie d’Angleterre. Ce professeur de français devait prononcer certains mois à la Normande ; il écrit sinifier pour signifiermescuserez pour m’excuserez, etc. La prosthèse estatue, etc. est commune au patois normand et au patois picard. (V. abbé CORBLET).
(16) Il y a longtemps que les Normauds s’obstinent à conserver la diphtongue eu dans certains mots et à ne pas élider l’emuet Ils n’étaient pas les seuls autrefois. « L’e est inutile dans tous les participes passifs comme sçeureceuveu qu’il faut prononcer sureçuvu et non par la diphtongue eu comme on fait en Normandie, à Orléans et à Chartres. » (Th. DE BÈZE). Nicot et Cotgrave écrivent encore : enrheumé ou enrhumé, Robert Estienne, Nicot et Cotgrave flegme ou fleume. « Lune,leune, humer, heumer, une, eune. La diphtongue eu est fort, commune dans l’ancien idiome picard, tondeuveu, perdeu, etc ». (Abbé CORBLET).
(17) Notre Dictionnaire, actuellement en préparation, montrera que les expressions patoises usitées dans l’arrondissement d’Alençon se retrouvent pour la plupart dans le Perche, le Maine, le Fougerais et le Bocage. C.V.
(18) C’t’hommec’tilàç’telà sont des formes raffinées introduites à la cour de France par la manie de prononcer à l’Italienne. « Les courtisans vont jusqu’à dire : avoo joué, avoo bu, avoo gagné pour avez vous bu, joué, gagné.. .. enfin pour cest homme, ceste famé, cest apprentif, à ceste heure, on prononce : stomestefameastheure, etc… En cela, nous imitons les Italiens qui disent : sta mane pour questa maneastora pour a questa hora, etc. (Claude DE ST-LIEN).
(19) « Là dipthongue oi à la place, de la voyelle e », dit notre plus ancien grammairien Jacques Dubois (Sylvius), « est tellement du goût des Parisiens qui nomment leurs lettres boicoidoi au lieu de becede. Il n’est donc pas étonnant que les Français traduisent le latin metese par moiloisoi. .. les Normands prononcent tous ces mots et les semblables avec un e et non en oi. .. . Aujourd’hui même, cette prononciation semble avoir envahi Paris. » « Mieux vaudrait-il pour tous ces maux », dit plus loin le même auteur en parlant de la transformation de l’i en oi dans voie, voisinvoirre et foi, « dire avec les Normands : vée,vésinverre. » L’ « Isagoge » et la grammaire de Dubois ont été imprimées chez Robert Estienne, en 1551. « Dans la diphtongue oi », dit Théodore de Bèze, « quelques-uns, supprimantle son o prononcent seulement ai. Ainsi les Normands écrivent et prononcent Fai pour Foi. Il en est encore aujourd’hui comme du temps de Théodore de Bèze, du moins dans le patois parlé. Si nous écrivons comme tout le monde, nous prononçons daitnersai, pouvai pourdoigt, moi, toi, noir, soif, pouvoir, etc. Les Parisiens se sont corrigés, mais leurs ancêtres prononçaient tras comme les Percherons et et les Nornands. « Une faute très grande des Parisiens », dit Théodore de Bèze, « c’est de prononcer troiscomme trous et même tras ». Quant à la prononciation loéfoé, elle est ancienne en bon français. « Les français », écrivait Jean Garnier, en 1558, « ont trois diphthongues : ayoy, etc… et plût à Dieu qu’on les écrivit comme on prononce.. .loifoé, etc. »
(20) Meigret s’élève avec indignation contre cette alliance barbare du singulier et du pluriel. « C’est l’usage », dit il, dans son Traité de l’écriture françoise, « qui donne authorité aux vocables sauf toutefois là où les règles françoises et la congruité sont offensées, comme ceux qui disent : Je venionsje donisseje frappisse qui sont faultes qui n’ont jamais été receues par les hommes bien appris en la langue françoyse. » « De vray », dit-il plus loin, « le françoys ne souffre jamais un nom ou pronom surposé au verbe estre d’autre nombre que le verbe. A celte cause, quelque diligence continuelle que fassent aucuns françoys de cuyder introduire j’étionsj’allions, ils ne servent aux autres que de mocquerie. » C’est roide et si « l’inventive et subtile Marguerite » visitait, entre 1542 el 1543, l’imprimerie de Robert Estienne, il est heureux pour elle que Meigret n’eût pas le
même éditeur que Jacques Bubois et se fit imprimer chez la veuve de Denys Janot. Elle aurait pu jeler les yeux sur une singulière épreuve. La question toutefois n’était pas tranchée, chose difficile entre grammairiens. Pierre Ramus vint à la rescousse en 1572. Son raisonnement est assez subtil. Les Rois dans leurs ordonnances et les gens importants parlent d’eux-mêmes au pluriel, à-l’exemple de quoy le vulgaire, voire les princes et grands seigneurs ont ordinairement à la bouche : Je dironsje ferons, ce qui est condamné par les anciens grammairiens disant que le françois ne souffre jamais qu’au nom ou pronom supposé au verbe sont de nom différent. Mais je pense bien que l’usage s’en dispensera et qu’il renversera le jugement de ces censeurs ; voire ces docteurs mêmes, si l’on recherche leur langage, porteront témoignage à l’encontre de leur doctrine en parlant de cette façon : Il est deux genres simples, il est plusieurs espèces d’animaux. Les poëtes sont plus sévères. Avant Molière et les femmes savantes, Marot avait écrit dans son Coq-à-l’âne : Je dis qu’il n’est point question / De dire j’aillion ou j’estion. Le galimatias parisien jargonné par Bérould de Verville, au chapitre 45 duMoyen de parvenir, est une bouffonnerie un peu lourde, mais elle témoigne de la persistance populaire à conjuguer le pluriel des verbes en le faisant précéder du pronom au singulier. Du reste, cette confusion du singulier et du pluriel est latine. Dans une note à propos d’une remarque des Estienne, M. Livet cite le curieux vers de Tibulle : « Et seu quid merui, si quid peccavimus, uror. Il y a dans j’avons et dans je sommes une idée de vanité personnelle et de dédoublement innée et persistante bien curieuse
(21) Dans le canton de Carrouges, on dira : .( Quai qu’ol a qu’o crie ? Ol a qu’ol est chute. A et al sont relativement peu employés, pour elle, dans l’arrondissement d’Alençon. C. V.
(22) Cette prononciation est conforme à l’ancienne prononciation française. « Dans ils, suivi, soit d’une voyelle, soit d’une consonne, s ne se prononce jamais ; ainsi pour ils ont droit, ils disent, prononcez : il ont droit, i disent. » (Théod. DE BÈZE).
(23) S’ti-cis’ti là, apocopes et syncopes de cettuy cicettuy là. Il ne faut pas confondre celluy avec celuiCelluy est une ancienne forme qui seule devrait rationnellement précéder ci et la.(Voir LIVET et MEIGRETGrammaire française du XVIe siècle, p. 81). L’abbé Corblet, dans son glossaire picard, donne les formes patoises et indique l’étymologie : » STICHI, celui-ci, du latin est hic ; STILO, celui-là, du latin est itteSti, comme la syncope s’testu en patois bourguignon ont pour élymologie commune le pronom latin iste.
(24) L’apocope os étions, os étiez, os serions, os seriez pour nous étions vous étiez, la métagramme j’érait’éras pourj’aurai, tu auras, etc. se trouve dans plusieurs dialectes picards suivant l’abbé Corblet. Il en est de même de la prosthèse j’aiieu pour j’ai eu et autres semblables. Dans ce dernier cas ne serait-ce pas l’i d’habui introduit par metathèse dans son dérivé. Voir plus loin ce qui concerne les syncopes élégantes av’ouseti’ous et autres semblables. Quant, aux mélagrammesi pour ai dans le présent défini et i pour a dans l’imparfait du subjonctif, ce sont d’anciennes formes françaises. « — De aiet de ay, — ces deux syllabes prennent différents sons ; dans j’ay, je sçai nay et à la première personne du singulier du futur, je diray, je dormiray, je liray, on prononce ai ou ay par è masculin ; mais à la première personne du présent indicatif, on prononce comme on écrit, surtout si l’infinitif est en er ; ainsi je chantay, j’allay, je marchayToutefois quelques-uns prononcent comme si i seul était étoit et disent JE CHANTIj’alli. De quelque manière qu’on prononce, on écrit toujours ay. » (Claude DE ST-LIEN) Jacques Dubois n’osait condamner l’i dans les temps dérivés du latin où cette voyelle se trouve aussi bien que l’a dans la forme primitive : amavi, j’aimiamâvissesaimissiez, etc. Plus explicite que Claude de Saint-Lien, Geoffroy Tory (Champfleury) condamne l’i au présent et adopte exclusivement l’a. A la fin du seizième siècle (1581), Pillol soutient encore les formes condamnées vingt ans auparavant (1559) par Abel Mathieu. — « A la première et à la seconde personne du pluriel, dites : aimissionsaimissiez et non aimassionsaimassiez ». Henri Estienne est plus sévère d’abord : « Gardons-nous de dire : il s’y en allii
pour il s’y en alla ». Dans un autre endroit, il constate l’usage. « Au parfait, plusieurs disent : « j’alli, tu allis. il allit, je bailli, je mangi pour
j’allay, etc. En 1618. Jean Godard revient à la forme aimissions, aimissiez. « Quant à ces autres voix, nous aimissions, vous aimissiez, c’est ainsi qu’il faut dire plutôt qu’aimassionsaimassiez qui, au hasard, pourraient être tolérables. Toutefois ne les condamnant pas, je ne veux pas aussi les absoudre ». Dans ses observations sur l’orthographe française publiées en 1868, Ambroise Firmin Didot fait le procès des subjonctifs en â « dont personne n’ose se servir ni dans les discours ni dans les livres afin de ne pas blesser les oreilles délicates » et trouve que Godard a raison.
(25 ) Ces syncopes, communes à plusieurs patois, ne paraissent pas avoir été en usage dans la vieille langue française avant l’italianisme des courtisans dont parle Claude de Saint-Lien. Après avoir dit que les français ne faisaient point d’aphérèse, Théodore de Bèze ajoute simplement : « On use de l’apocope dans quelques locutions comme av’ous pour avez vous, sav’ous pour savez-vous ». L’elision de l’u était déjà condamnée du telmps de Jacques Dubois qui reproche aux gens du Hainaut. de dire : t’es sage pour tu es sage.

———————————————-

———————————————-

VÉREL, Charles  (1857-1917) : Petite grammaire du patois de l’arrondissement d’Alençon (1891).


Correction du texte : O. Bogros pour la collection électronique de la Médiathèque intercommunale André Malraux de Lisieux (08.XII.2012)
[Ce texte n’ayant pas fait l’objet d’une seconde lecture contient immanquablement des fautes non corrigées].
Adresse : Médiathèque André Malraux, B.P. 27216, 14107 Lisieux cedex
-Tél. : 02.31.48.41.00.- Fax : 02.31.48.41.01
Courriel : mediatheque@lintercom.fr, [Olivier Bogros] obogros@lintercom.fr
http://www.bmlisieux.com/


Diffusion libre et gratuite (freeware)


Orthographe et graphie conservées.


Texte établi sur l’exemplaire en ligne du site Gallica de la BnF. Extrait du Bulletin de la Société historique et archéologique de l’Orne : Tome XII – 1893. – Alençon : Typographie Renaut-De Broise, 1893.- VIII-596 p. [pp 63-98].


———————————————-
———————————————-
Dans le premier chapitre des Recherches philologiques et littéraires mises au devant de son Glossaire Picard, l’abbé Corblet, traitant de l’origine des patois, réfute le système de Génin qui ne reconnaît qu’une langue universelle sans influences dialectales. Il n’admet pas non plus les prémisses de Fallot, mais, en la limitant aux dialectes littéraires, il adopte la division des patois en trois dialectes principaux qu’il nomme le Romano-Normand, le Romano-Picard et le Romano-Bourguignon. Les lignes de démarcation sont d’ailleurs difficiles à tracer et tous ces dialectes ont des formes communes. Il est inutile de dire que la ressemblance porte sur des formes romanes ou françaises, les Picards ayant pris et conservé dans leur langage des expressions Wallonnes ou étrangères, les Hauts-Bretons et les Normands des locutions celtiques ou Scandinaves et les Bourguignons glanant un peu partout.En admettant celte division sous toutes réserves, elle nous amène à constater une chose, le peu de goût des Normands pour les recherches philologiques et les subtilités de la grammaire.Le premier lexicographe connu est d’Abbeville. C’est Firmin Le Ver, prieur des chartreux de Saini-Honoré qui paraît avoir été ignoré, même de son compatriote l’amiénois Du Cange dont le glossaire, en ce qui regarde la basse latinité, est une mine précieuse pour les étymologistes. La longue série de grammairiens dont M. Livet a écrit l’histoire commence par Jacques Dubois (Sylvius) lequel était de Leuilly-les-Amiens. Lambin dont le nom de famille est devenu un adjectif qualificatif et dont le nom est resté attaché à la célèbre et puérile dispute scolaire des Quanquan et des Quisquis était picard comme ses devanciers, Ramus était de Cus en Vermandois. Picard aussi et franc-picard était l’abbé Jules Corblet, enlevé prématurément, il y a quelques années, aux sciences archéologique, hagiographique et philologique.

La Bourgogne n’est guère moins bien représentée que la Picardie. Elle compte parmi les anciens grammairiens Théodore de Bèze que les réformateurs de l’orthographe feraient bien de relire avant de reprendre périodiquement, les mêmes arguments en faveur de la méthode phonétique et le brillant escarmoucheur Guillaume des Autels qui piquait si gentiment au vif le lyonnais Meigret. Le patois Bourguignon, toute proportion gardée, a son Homère ; Bernard de la Monnaie a su leur conserver son sel allique et au besoin y ajouter un peu du sien (1), Dans notre siècle, M. Fertiault en a donné une nouvelle édition avec des notes savantes et un glossaire précieux.

Les autres grammairiens français étaient originaires de diverses provinces. Les Estienne étaient de Paris, Pillot était Barrois et le doyen des professeurs de prononciation, Claude de Saint-Lien, de Moulins en Bourbonnais, enseignait le français à la cour d’Angleterre comme l’avaient fait avant lui Du Guez (1527) et Palsgrave (1531). Cotgrave était anglais comme eux et le dictionnaire de Nicot n’est qu’une réédition de celui de Robert Estienne. Pelletier du Mans et Abel Mathieu de Chartres sont nos plus proches voisins.

Les petites querelles de grammaire ne paraissent pas avoir troublé là sérénité de nos auteurs bien que la grande scène entre Vadius et Trissotin se soit jouée pour la première fois à la cour de nos anciens ducs s’il faut en croire le savant M. Lair, au temps deRjchard-sans-Peur ou de son neveu Robert-le-Diable (2).

Parmi les grammairiens relativement modernes et.les académiciens faiseurs de dictionnaires, je ne vois guère que notre Mézeray,  encore n’est-ce que par soupçon, s’il est vrai que Furetière trouva dans les papiers de son collègue une grande partie du dictionnaire rival qui le fit chasser de l’Académie.

Huet avait toutes les qualités d’un parfait philologue et les défauts à un degré encore plus éminent. Bien que seulement Sous-précepteur du dauphin, il se préoccupa moins de grammaire que son chef de file le grand. Bossuet qui théorisait sur l’orthographe tout en construisant la phrase à coup d’ailes. Quand on songe à la brouille de Huet avec Segrais pour la traduction d’un vers, on se félicite de son dédain qui épargna bien des flots de petite bile à ce monde de grammairiens « au front ridé » (3) qu’un autre normand, le sceptique Saint-Evremond représente comme « ne songeant .qu’aux mots et n’entrant ni dans la délicatesse du sentiment ni -dans la finesse de la pensée, »

– Que dire, après de si hautains jugements, des modestes patriotes qui, non seulement se préoccupent singulièrement de la grammaire française, mais recueillent comme reliques précieuses les expressions de leur canton et les mots de leur village ? S’il leur fallait des patrons dans les grands ancêtres, peut-être pourraient-ils se réclamer du grand Corneille qui, comme Bossuet, apportait au dictionnaire de l’Académie à son début le concours sérieux de sa science exacte et l’autorité de son expérience. Plus spécialement encore de ce Mézeray déjà nommé qui voulait imposer à ses collègues dédaigneux ou ignorants l’introduction dans le dictionnaire des mots techniques et professionnels en suivant le vocabulaire des gens du métier et surtout de Malherbe qui trouvait que les débardeurs du port au foin parlaient plus français que Ronsard et la pléiade des ronsardisants.

Mais à quoi bon chercher des références quand on marche dans une voie nouvelle où l’on se sent suivi avec intérêt et curiosité. Plus que tous les autres peut-être, nos patois normands ont été étudiés par de patients philologues. Indépendamment de l’enquête officielle de 1812 dont les résultats nous ont été communiqués en partie par M. Duval, des travaux considérables ont surgi dans tous les coins de notre bonne Normandie. Après le dictionnaire de MM. Duméril est venu celui de M. Moisy. Le patois de l’Avranchin et celui du Perche ont été élevés au rang de dialectes par MM. Le Héricher et Genty. D’autres travaux ont été publiés et voici qu’à son tour, M. Charles Vérel entreprend la petite grammaire du patois de l’arrondissement d’Alençon. Bien que M. Vérel n’en soit plus à ses débuts littéraires, sa modestie extrême m’a déféré l’honneur de le présenter du public. Non seulement je le fais volontiers, mais il m’a semblé curieux, à propos de certaines orthographes, de certaines formes et de certaines prononciations, de recueillir et de consigner l’avis des anciens grammairiens français. J’aurais pu multiplier les notes insérées au cours de ce travail, mais elles le chargent déjà passablement. Toutefois je les crois de quelque intérêt en ce qu’elles prouvent une fois de plus, que le patois, au lieu de dénaturer les mots et de jargonner au hasard de sa fantaisie et de son ignorance, est souvent le vrai puriste et le vrai conservateur. C’est alors que, malgré de nombreux écarts, il rend des points à l’Académie.

GUSTAVE LVAVASSEUR.

NOTES :
(1) Providus, ut multos haec servarentur in annos
Carmina, burgundo tinxit Apollo suo. LA MONNOYE.
(2) Voir dans *l’étude historique et critique sur Dudon de Saint-Quentin*, imprimée en tête de l’édition donnée par M. Lair dans les *Mémoires des Antiquaires de Normandie* (série 3, vol. 3), la curieuse dispute des pédants Garnier et Moriuth en pleine église de Saint-Ouen. Plus de six siècles et demi avant Molière, Garnier avait décoché à son adversaire le fameux vers d’Alceste à Oronte :
« Per totam curtem versus ructabat oberrans,
*Dignos confectis stercore paginulis*, »
(3) Montaigne.

~*~