ET SI ON ALLAIT AU HAUSSARIAT PARLER DE SÉCURITÉ AU MONT-DORE ? (2012)

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Ça s’passe chez moi un jeudi tranquille, ce jeudi-là en fait, en fin de journée, soleil doré sur la véranda, un poème à finir, ou quelques copies, un peu d’comptabilité, un petit clope, une number one.

Dring qu’il me dit mon mobe : – Allo meussieu Chose ? – Oui 🙂 – C’est Bérénice, de la mairie. – Oui Bérénice ? 🙂 – C’est pour vous dire que meussieu Truc vous a inscrit dans la délégation qui doit rencontrer le ministre demain à 10 h, faut que vous preniez vos papiers. – Ah bon, et y’a qui qu’est dans la délégation si je suis pas indiscret ? – Ben vous êtes cinq : meussieu Machin, madame Unetelle… – Ok ok, ben j’vais voir, ça dépendra du boulot. – Pas de problème, de toute façon on a donné  votre nom au Haussariat.

J’appuie sur le bouton rouge « raccrocher », je rallume un clope, je rêve un peu en souriant. Y’a deux mois le maire me vire de toutes les commissions passe-que je suis de l’opposition, en tordant le bras à ses conseillers pour qu’ils lèvent tous le bras, genre procès de Moscou, direction le Goulag, et puis là on me délègue délégué de délégation. For the times they are a-changin’ ? Bob si tu m’écoutes…

Dring again, later : « – Papa c’est Truc. »  Waaaoooo le premier adjoint ! Décidément… – Bonjour Chose. – Salut Jacky. – Ça va bien ? – Oui et toi ? – Je voulais savoir si on t’avait bien fait la commission. – Ui ui ! 🙂 – Bon, alors voilà, comme le maire n’est pas là, je mène une délégation, je t’ai mis dedans pour rencontrer un attaché du ministre et parler de la sécurité dans la ville. Y’aura toutes les sensibilités politiques du Conseil, mais le FLN pourra pas – Ok ok, ben j’vais voir, ça dépendra du boulot (bis).

Je raccroche, c’coup-là c’est dans la maison, poste fixe, on s’dit tout hein ?! 🙂 J’réfléchis un coup. Bon… Je l’ouvre au Conseil sur la sécurité, faut comême que je l’ouvre aussi devant l’État. Non ?

Dix heures en ville, vendredi, chaleur d’enfer, costume noir, chemise blanche, déjà en nage. Les filles au bras levé assassin sont déjà là, sur le trottoir, bisou bisou. En attendant au salon, je cause gentiment avec les dames Unetelle et Unetelle, avec meussieu Machin et Jacky, qui m’ont tous envoyé au Goulag, y’a deux mois, mais qui là ont les bras baissés, le sourire et la bise faciles. Bah… Pô grave… Chus pas rancunier pour un sou ! 🙂

Des minets en cravate passent et repassent, veston cintré, pantalon serré, affairés et soucieux, l’ordinaire des voyages officiels. On poireaute, classique aussi. Ils arrivent, serrages de paluches, genre haut-fonctionnaires, affables et décontractés, sans cravate, j’ai bien fait d’éviter, mes deux compagnons du Mont-Dore ont l’air étranglés et provinciaux avec la leur. On prend place, on s’présente. Le directeur, ou sous ou sous-sous directeur de cabinet dit qu’il est déjà venu ici, affecté auprès du Haut-Commissaire, y’a vingt ans, et qu’il est heureux de retrouver le pays, si magnifique, ça mange pas d’pain… Un gars svelte, assez classe, cinquantaine, genre Proglio. Y’a aussi le commissaire délégué, plus rond, moins d’cheveux. Et puis un troisième.

J’me présente, Chose, conseiller municipal, Opposition Ensemble, 30 ans de travail au Mont-Dore, 30 ans domicilié dans la ville, là-bas, tout au Sud, après Saint-Louis. Madame Unetelle copie un peu sur moi, et dit « Moi c’est comme Chose, pareil… ». Jacky démarre et peint la ville, avec ses grands bras, comment qu’elle est belle, comment qu’on y est bien, mais comment qu’il y a aussi de la délinquance et des incivilités d’une trentaine de jeunes, toujours les mêmes, et que les administrés sont pas contents, un sentiment d’insécurité, et que y’a plus de respect, et que les parents s’occupent pas bien et que les jeunes écoutent plus la coutume et que les chefs s’entendent pas… Le baratin habituel.

Bon… Il a pas complètement tort, mais j’me dis quand même qu’il faudra compléter, sinon c’était pas la peine de venir. Je bouge un peu, j’essaie d’attirer un peu l’attention de Proglio qui répond à Jacky, à la fois onctueux et convaincu, concerné et compatissant. Je patiente, j’essaie de voir un peu en attendant qui est le dominant entre le sous-Lurel et le sous-préfet, énarques ou pas, pas évident. « Oui meussieu », qu’il me dit le ministériel, qui a comême l’œil, « je vous écoute » :

« Ben voilà, je souscrirai à ce qu’a dit notre premier adjoint, mais je compléterai et grossirai un peu le trait comême (Nan ! j’ai dit « quand même », comême ! 😉 ). Notre commune de 26 000 habitants s’étend sur 40 ou 50 kilomètres et elle est coupée en deux par le tribu de Saint-Louis et une zone de friches et de forêts de 5 ou 6 kilomètres, traversée par l’axe principal. Depuis 30 ans que j’habite au sud du Mont-Dore, j’ai pas connu une année, voire un semestre, sans qu’il y ait des barrages et des flambées de violence dans ce secteur : caisse de résonance et moyen de pression pour des motifs politiques (les acquis politiques indépendantistes ayant toujours été obtenus par la force et la violence en NC), mais aussi syndicaux (USTKE et Aircal en 2009…), sociologiques (épisode prolongé de l’expulsion des Wallisiens de saint-Louis…), privés (recherche de criminels ou d’évadés au sein de la tribu et allergie endémique aux uniformes)  et économiques (revendications de droits de roulage, exigences de royalties diverses sur les opérations de l’usine du Sud, tuyaux, revégétalisation one day – one three – one life – plenty money etc…). Barrages rengaines posant quelques problèmes pour les travailleurs, les élèves en examen, les voyageurs, les malades, les dialysés… »

Je regarde un peu mes gars qui grattent ardemment du papier. Proglio me zyeute un peu, genre « Il va où çui-là ? » Un peu plusse chef, il gratte un peu moins, ça doit être lui le leader. Je continue et décide de la jouer un peu gentil. « Bien sûr qu’il y a des gens bien à Saint-Louis, beaucoup, et qu’il y a aussi des jeunes délinquants dans tous les quartiers, à Yahoué, à La Coulée, au Vallon Dore, mais vous savez, quand on traverse St Louis la nuit, c’est spécial, c’est pas comme dans les autres quartiers, même pas comme dans l’autre tribu de Conception, où chacun peut entrer et visiter des relations, des amis, sans angoisse. »

Proglio hoche la tête et comprend…

J’ajoute que je peux comprendre que la réserve, la zone coutumière, soit un peu comme une propriété privée et qu’on n’y entre pas comme ça, pas plus que chez moi, sauf que dans cette propriété privé, la collectivité déverse des centaines de millions de deniers publics pour l’assainissement, la voirie, les adductions, des terrains de sport, des bâtiments de services etc… ce qu’on ne fait pas chez moi… et alors que chez moi je laisse entrer les gendarmes et la police sans histoire si besoin est.

Ça passe ou ça casse. Ça passe…

« En dehors des grands barrages et des grands événements, les faits de délinquance, d’agression, de vol, de home-jacking, de caillassages, d’obstruction routière par des déchets divers, de coups de chevrotines voire de balles, de destruction du mobilier urbain, des ronds-points et des îlots arborés, de voitures volées et brûlées sur le bas-côté ou au milieu de la route, d’incendie des brousses limitrophes, sont hebdomadaires, voire quotidiens en haute-saison. Mes proches et moi-même avons essuyé en l’espace de 15 jours récemment jets de pierres, passage à minuit près d’une voiture enflammée et entourée d’individus sur la route sombre et déserte, gymkhana entre des obstacles divers sur la chaussée en pleine nuit, pierres, agglos, branches et cocos, probablement une « installation » artistique… »

Les gars opinent du chef, un peu comme les petits chiens qu’on voit sur la plage arrière à travers la lunette des voitures.

Je poursuis tranquilos : « Quand meussieu Truc, Jacky, pointe « une trentaine » de jeunots sans repères, sans encadrement parental et coutumier et quand son maire pointe un vague « sentiment » de non-« tranquilité » d’un Mont-Dorien sur dix, je ne suis pas trop d’accord. J’ai connu des générations et des générations de « trentaines » de perturbateurs, le passage de relais ou de flambeau (hum…) se faisant allègrement depuis 30 ans. C’est pas la multiplication des pains, mais c’est bien celle des trentaines de boulets. D’autre part, quand ces jeunes assistent aux coups de force édifiants de leurs ainés, pères, cousins, tontons, de 30, 40 et 50 ans, et se font même embarquer dans les actions, à condition de se cagouler pour ne pas porter tort à tel ou tel grand chef interviewé à l’insu de son plein gré par « Le Monde » (Je regarde un peu Proglio dans les yeux et lui plante « Suivez mon regard… ») et bah les exemples et les modèles des « anciens » ne sont pas très formateurs pour les jeunes, non ? Comment leur demander de ne pas jeter de cailloux et de payer leurs dégâts quand leurs ainés ont jeté des milliers de cartouches lors de l’épuration ethnique anti-Wallisiens et quand les dégâts de leurs barrages (chaussée abîmée, enlèvement des carcasses, nettoyage des montagnes de pneus enflammés, tronçonnage des troncs d’arbres…) ne sont payés que par la collectivité ? »

Ça passe encore…

Le bruit des stylos des énarques sur le papier… le brame du cerf au fond de la Thy… le drame des Mont-Doriens au fond de la commune…

Mes compagnons rumpies et FN me regardent un peu, des fois regardent un peu dans le lointain, le mur d’en face. Je reprends : « Chaque Montdorien d’Outre-tribu sait bien que ses amis de Nouméa renoncent à accepter ses invitations le vendredi soir, le samedi soir et que s’ils se risquent à traverser la zone le dimanche, c’est pour repartir tôt dans l’après-midi, « avant la nuit »… (« Tu comprends… on a passé une bonne journée, on est bien chez toi, mais y’a la route… y’a les gamins… et puis si on tombait en panne à Saint-Louis… »). Chaque Montdorien sait que les services publics et sociaux, taxis, bus, ambulances, infirmiers, pompiers, forces de l’ordre… « hésitent » , et c’est une litote, à entrer dans la tribu. Chaque Mont-Dorien sait que son foncier, sa maison, son terrain, son fond de commerce sont lourdement dépréciés parce qu’ils sont situés au-delà de la zone de « tranquillité » (pour reprendre la terminologie sacrée du maire Éric Gay). Chaque Mont-Dorien sait que la plupart du butin des cambriolages et des rapines et des voitures volées se retrouve dans le no-law’s land entre Saint-Michel et La Coulée, à la Thy, ou à La Réserve. À rappeler qu’aucun gendarme ne peut y pénétrer la nuit et que la gendarmerie y entre avec grandes précautions, grandes autorisations et grands renforts le jour. »

Les gars haussent le sourcil. Je mets un peu d’huile. « Chaque Montdorien, qui n’est ni raciste ni extrémiste, la commune étant un melting pot ethnique, social et culturel et le contraire d’un « Triangle d’Or », sait bien aussi que les premiers désespérés par cette situation sont les gens bien de Saint-Louis, volés et agressés eux-mêmes et honteux d’être assimilés aux voyous. Je sais… c’est pas facile… comme en Corse… de signaler tel ou tel fait : circulation de biens volés, agressions, plantations de cannabis, voitures volés qui circulent dans la tribu, ou qui sont planquées dans un terrain ou brûlées sur le bord des pistes intérieures. Les opérations d’évacuation fort coûteuses et récurrentes des dizaines de carcasses de la zone et leur dépôt au bord de l’axe principal attestent de ces habitudes. Pourtant certains habitants commencent à révéler et à dénoncer tel ou tel fait et c’est bien et courageux malgré l’Omerta et le « bouche cousue » que Valls a pointées à Ajaccio et Bastia ».

Les gars acquiescent, obligé, Valls est comême un peu leur chef. Proglio félicite Jacky pour les milliers d’actions de prévention et de proximité de la mairie.

Jacky a évoqué un gardiennage privé à 13 millions annuels le long de la route et demandé un petit coup de pouce de l’État. L’État tique… (étatique ! puissant.. ) Je renchéris sur sa demande de maintien de la gendarmerie de Plum, que l’État avait envie de liquider et qui marchait déjà un jour sur deux en « cabinet d’associés », comme les médecins, ou les kinés, avec celle de Pont-des-Français. Pas très pratique en cas de pépin… Dring au portail cadenassé de la brigade, interphone : « Ah non, c’est pas nous ! Faut aller à Pont-des-Français » à 25 kilomètres, ou inversement. Et pas très rapide en cas d’urgence et de demande d’intervention des militaires… J’insiste sur le rôle régalien de l’État en matière d’ordre et de sécurité et sur l’étrangeté d’utiliser des vigiles privés et payants pour protéger la voie publique. J’ajoute qu’il est triste que les Montdoriens souhaitent, en dernier recours, une voie fluide et sécurisée, à l’écart, sur la mer, comme la VDE, en prolongation jusqu’à La Coulée. Je termine en insistant sur l’acuité du problème quand des gens agressés dans leur domicile tire en l’air au fusil ou quand des usagers de la route transporte une arme dans leur coffre. Ne pas attendre qu’ils soient trop « usagés » pour ne plus tirer en l’air… « Pour qu’un problème soit solutionné il faut le poser sur la table tout entier, et ne pas l’enterrer ni l’édulcorer », que j’conclus.

On se lève, on se remercie, on se salue, on se félicite mutuellement de la « qualité des échanges », de l’écoute et des messages transmis qui iront à Oudinot et dans les ministères concernés…

On descend l’escalier, au revoir aux gens de l’accueil, on sort. J’allume un clope, soleil infernal, serrages de paluches et sourires avec mes compagnons : – On a tout dit hein ? qu’ils disent. – Ben ouais, J’AI tout dit ! que j’leur fait comême, non mais.

Ça s’passait à Nouméa, un vendredi tranquille, avec Jacky Truc et les autres…

2012