ÉTERNEL RETOUR ou PUISQUE VOUS VOULEZ QU’ON EN REPARLE…

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Ce texte d’époque sur l’insurrection canaque est édifiant à plus d’un titre :
D’abord parce qu’on ne peut soupçonner ce communard anarchiste et progressiste, compagnon de Louise Michel, de partialité anti-indigènes et que son récit des horreurs commises par les insurgés est un compte-rendu objectif et authentique.
Ensuite parce que qu’il révèle bien la part prise par les églises protestantes et catholiques dans ce soulèvement, en 1878 déjà comme en 1984…
Révélateur aussi sur le sadisme des crimes et des viols.

Étonnant surtout par le parallèle parfait entre les faits de 1878-79, menés par un chef de guerre Ataï, dans le « central Calédonie » (La Foa, Bouloupari), avec incendies, crimes, assassinat de gendarmes, massacre d’animaux, mutilation et viols, et les faits de 1984-88, menés par un chef de guerre Tchibaou et un autre Machoro, dans le « central Calédonie » (La Foa, Canala, Thio), avec incendies, crimes, assassinat de gendarmes, massacres d’animaux, mutilation et viols. Éternel retour.

Étonnamment moderne et intelligent aussi, et d’actualité, ce questionnement final de Charles Malato sur « l’étroitesse » de cette sauvage « guerre de race » : « …ils auraient été les maîtres du pays, y compris peut-être Nouméa. Mais, pour cela, il fallait un sens exact de la situation, et, par dessus, la volonté de transformer cette guerre de race en guerre sociale : la victoire était à ce prix. »
L’extrait présenté est consultable ici :
http://merlerene.canalblog.com/archives/2014/08/19/30475453.html
Le chapitre et le livre complets de Charles Malato, Charles Malato, De la Commune à l’anarchie, Stock, 1894 – ch.XII – « Guerre de race » sont consultables sur le site de Gallica – Bibliothèque nationale de France et téléchargeable à ces adresses précises : 
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« L’insurrection canaque vue par Charles Malato : Charles Malato [1857-1938] avait été déporté avec ses parents communards en 1874 (son père était un démocrate italien établi en France). Il était employé à la poste. Ami de Louise Michel, il prend néanmoins le fusil (sans avoir à s’en servir) pour protéger ses parents vivant dans un poste isolé.
Après l’amnistie, de retour en France, il deviendra un actif militant anarchiste. Voici comment il présente et analyse l’insurrection de 1878 dans son livre de souvenirs : Charles Malato, De la Commune à l’anarchie, Stock, 1894 – ch.XII – « Guerre de race ». »

 » Les causes de l’insurrection de 1878, la plus terrible qu’aient à enregistrer les annales de la colonie, furent multiples.

D’une part, la spoliation des terres et les ravages des bestiaux errants : nous en avons parlé. D’autre part, l’antagonisme naturel entre l’Aryen civilisé (?) [le point d’interrogation est de Malato], spéculateur individualiste, et le Mélanésien demeuré à l’âge de pierre et au communisme primitif, antagonisme parfois assoupi ou latent, jamais éteint. Enfin, les intrigues des missionnaires.

Ceux-ci, depuis le remplacement de l’amiral Guillain [Charles Guillain, gouverneur de la Nouvelle Calédonie de 1861 à 1870)], leur bête noire, avaient été les maîtres incontestés du pays. De la Richerie [Eugène Gaultier de la Richerie, capitaine de vaisseau, gouverneur de 1870 à 1874] se laissait gouverner par sa femme, que gouvernaient les prêtres ; Aleyron [Louis Aleyron, capitaine de vaisseau, gouverneur de 1874 à 1875] était forcené réacteur et, par conséquent, clérical ; de Pritzbuer [Léopold de Pritzbuer, capitaine de vaisseau, gouverneur de 187 à 1898] semblait le subordonné de l’évêque. Le capitaine de vaisseau Olry [Jean Olry, gouverneur de 1878 à 1880], qui fut, vers le milieu de l’année 1878, envoyé pour nous régir, était, sinon communard, du moins, aussi avancé, bourgeoisement parlant, que pouvait se montrer un officier supérieur de cette marine où l’autocratie absolue est un dogme. Il ne collaborait pas à la République anticléricale du renégat Léo Taxil [journaliste (métropolitain) passé de l’anticléricalisme le plus absolu à l’antimaçonnisme le plus absolu], mais sa première mesure, très commentée dans la colonie, fut d’affirmer par décret la prééminence du gouverneur sur les autorités ecclésiastiques.
Celles-ci déclarèrent aussitôt à l’audacieux une guerre mortelle.
Quelle plus mauvaise note pour Olry, auprès de ses chefs hiérarchiques, que de passer pour un administrateur incapable, réduisant les indigènes à la révolte et mettant la colonisation en danger, la perdant même ? Les missionnaires, qui, tous les ans, avaient aux environs de Nouméa de mystérieux conciliabules, pieusement appelés la « Retraite, » furent certainement au courant des menées d’Ataï, les encouragèrent sans se mettre en vue et eurent cette suprême habileté de pousser à la révolte les tribus infidèles par l’intermédiaire de tribus chrétiennes, celles de Thio. Ces dernières, après avoir participé aux premiers massacres, firent brusquement défection et finirent même par marcher contre leurs frères de race.
Forcément contradictoire, cette dualité de direction, celle d’Ataï et celle des missionnaires, sauva les colons en faisant éclater prématurément l’insurrection. Celle-ci eut pour prologue, le 19 juin, le meurtre du libéré Chêne, à vingt-cinq kilomètres de Bouloupari. Le pauvre diable vivait, depuis de longues années, avec une popiné dont il avait un enfant : tous trois furent massacrés. Pour connaître les meurtriers, la brigade de gendarmerie de La Foa arrêta les chefs des tribus voisines et, pour délivrer leurs chefs, les Canaques massacrèrent les gendarmes, dans la matinée du 25.
La guerre était commencée, impitoyable de part et d’autre. Les insulaires, qui voulaient reconquérir leur sol et leur liberté, montrèrent autant de décision que d’adresse. Au lieu d’attendre, devant leurs villages, le choc des soldats européens, ils prirent l’offensive, se divisant en deux fortes bandes, dont l’une marcha sur Bouloupari, tuant et incendiant tout sur son passage, menaçant même Nouméa, où s’enfuyait une cohue affolée de concessionnaires, tandis que l’autre, massacrant une quarantaine de colons échelonnés entre La Foa et Uaraï, poussait jusqu’à cette derrière localité et brûlait la briqueterie. Sans l’arrivée toute fortuite de la Vire, avec le commandant Rivière, qui mit aussitôt à terre une compagnie de débarquement et prit la direction supérieure des opérations, ce chef-lieu d’arrondissement important pour le pays, subissait le sort de Bouloupari. […]
Mon collègue de Bouloupari, ancien sergent-major, mourut très bravement à son poste : il transmettait un télégramme au chef-lieu, lorsque les Canaques envahirent son bureau. Il comprit ce qui l’attendait et eut la présence d’esprit d’établir instantanément la communication directe entre Nouméa et Uaraï, ce qui se fait par l’introduction de deux fiches métalliques dans un commutateur. Aussitôt après, il fut tué ; son surveillant, Clech, courant à son secours, eut les mains et la tête brisées comme il enjambait une balustrade. Madame Clech fut saisie, garrottée avec les draps de son lit et violée, après quoi on lui fendit l’abdomen et coupa les paupières. Ces détails paraîtront affreux : on ne pouvait cependant attendre autre chose de sauvages exaspérés dont on avait pris le pays et méconnu la liberté ; la guerre n’est-elle pas logiquement l’atrocité même ? Tuant sans pitié et poussant l’ironie cruelle au point d’ouvrir le ventre aux femmes qu’ils avaient violées, pour y déposer le cadavre d’un enfant égorgé par eux, ou bien encore enfonçant lubriquement une bouteille, pointe en avant, dans des matrices sanglantes, les indigènes néo-calédoniens subissaient les influences ataviques et espéraient, à force d’horreurs, dégoûter les Blancs de leurs velléités colonisatrices.
Les plus à plaindre, au milieu de cet égorgement général, — car les représailles ne se firent pas attendre, — étaient les déportés, amenés malgré eux chez un peuple qui poursuivait de sa haine tous les Blancs, — quelles que fussent leurs opinions politiques ou sociales. Un grand nombre, établis aux environs de Bouloupari, tombèrent, non sous les flèches empoisonnées des sauvages, comme le racontèrent des journaux européens, car les Néo-Calédoniens n’ont pas de flèches, mais sous le casse-tête et le tamioc.
[…]
L’ennemi ! Faut-il donc l’appeler ainsi ce peuple noir qui combat pour son indépendance ? Proscrits pour la cause de la liberté, allons-nous passer du côté des oppresseurs ?
Telles sont les questions que mes parents et moi nous nous posons avec amertume.
Hélas ! la réponse n’est que trop claire.
Oui ces hommes, en se soulevant contre l’autorité ont pour eux le droit naturel. Ils veulent vivre à leur guise, sur le sol où ils sont nés : rien de plus juste. Mais ils ne distinguent pas, — le pourraient-ils d’ailleurs ! — entre le fonctionnaire qui les opprime, le colon qui, lentement le dépossède et le paria bouclé de force dans leur île, de par la rancune politique ou la vindicte sociale.
Forçats, déportés, femmes, enfants, vieillards, aussi bien que galonnés et messieurs ventrus, tout ce qui a visage blanc leur est odieux et mérite non seulement la mort, mais la torture la plus cruelle. Et, au milieu de leur œuvre inexorable de destruction, jamais l’éclair de pitié ne jaillit.
Il faut bien se préserver, préserver les siens : tout ce qu’on peut faire c’est de rester sur la défensive.
Cette étroitesse a d’ailleurs perdu les insurgés canaques. Eussent-ils ouvert leurs rangs à ceux des Européens qui n’avaient rien à craindre ni à espérer, aux forçats plus encore qu’aux déportés qu’un scrupule patriotique eût retenus pour la plupart, négocié sous main avec les Anglais qui pouvaient les approvisionner d’armes, ils auraient été les maîtres du pays, y compris peut-être Nouméa. Mais, pour cela, il fallait un sens exact de la situation, et, par dessus, la volonté de transformer cette guerre de race en guerre sociale : la victoire était à ce prix. »
1894 – Charles MALATO (De la Commune à l’anarchie, Stock, 1894 – ch.XII – « Guerre de race ». »)