ET SI CAMUS AVAIT ÉTÉ CALÉDONIEN ?… (2012)

A CAMUS © Michel Gallimard

Et si Camus était né dans les alizés de Calédonie, et non sous le ciel bleu d’Algérie ?

S’il avait vu le jour dans les années cinquante, et non pendant la grande guerre, enfant de petits blancs besogneux d’une Vallée du Tir populaire, et non fils de pauvres gens du quartier de Belcourt à Alger ? Ça n’aurait rien changé. Camus aurait été Camus. Camus aurait été Camus calédonien, comme il a été Camus algérien, fou d’amour pour sa terre océanienne comme il l’a été pour sa terre méditerranéenne.

Si Camus était né dans les alizés de Calédonie, et non sous le ciel bleu d’Algérie, il n’aurait pas écrit « Au printemps, Tipasa est habitée par les dieux et les dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes, la mer cuirassée d’argent, le ciel bleu écru, les ruines couvertes de fleurs et la lumière à gros bouillons dans les amas de pierres. A certaines heures, la campagne est noire de soleil. Les yeux tentent vainement de saisir autre chose que des gouttes de lumière et de couleurs qui tremblent au bord des cils. L’odeur volumineuse des plantes aromatiques racle la gorge et suffoque dans la chaleur énorme. A peine, au fond du paysage, puis-je voir la masse noire du Chenoua qui prend racine dans les collines autour du village, et s’ébranle d’un rythme sûr et pesant pour aller s’accroupir dans la mer. »

Mais si Camus était né dans les alizés de Calédonie, et non sous le ciel bleu d’Algérie, il aurait sûrement chanté Kunié, habité aussi par les dieux : * « L’accord en chaque baie d’une mer d’arc-en-ciel / Aux bleus araucarias, aux flottants filaos, / De Vao à Gadji et d’Oupi à Kouto, / Enchante le séjour de faunes naturels. / Fête de la lumière où se perdent les yeux, / Et la tête et le cœur qui s’en vont délirant / Aux airs des alizés sur la flûte de Pan. / Et l’on s’enivre chaque jour comme des dieux / De chaleur et de mer, d’azur et de soleil, / Chavirant envoûtés de merveille en sommeil.»

À Nouméa, comme à Alger, Camus aurait fait le même rêve d’un modèle de liberté et de joie. À Kunié comme à Tipasa, il aurait témoigné de la sensualité dionysienne d’une nature inspirée. Sur les rivages du Pacifique comme sur ceux de la Méditerranée, il aurait déclaré dans les mêmes termes : « Je comprends ici ce qu’on appelle gloire : le droit d’aimer sans mesure. Il n’y a qu’un seul amour dans ce monde. » Il aurait chanté le bonheur et le salut des femmes et des hommes qui savent et veulent bien s’ouvrir de tous leurs sens, de toute leur âme, de tous les pores de leur peau, à la parole et aux caresses de ces terres, sources de vie, capables de régénérer un vieux monde épuisé et de revivifier une Europe anémiée.

Si Camus était né dans les alizés de Calédonie, et non sous le ciel bleu d’ Algérie, il aurait aimé pareillement ce cosmopolitisme et cette terre mosaïque de peuples, de cultures, de religions, de langues, d’origines, d’histoires, de joies, de souffrances, mosaïque éligible à l’échange et à l’harmonie, à condition de ne pas penser, ou plutôt de ne pas croire, que les uns sont les chaines des autres, alors que les uns et les autres sont leurs propres chaines, se forgent leur propre dépendance, leurs propres limites, leur propre enfermement. Vos chaines ce n’est pas « nous », c’est « vous ». Leurs chaines ce n’est pas nous, c’est eux. Et Camus aurait dénoncé la fermeture et l’ostracisme de son île calédonienne, et l’homogénéisation et l’alignement de son peuple calédonien.

Si Camus était né dans les alizés de Calédonie, et non sous le ciel bleu d’ Algérie, il aurait aussi affirmé de tout son être, de toute son âme, que la vraie vie, l’amour, le seul sacré, le seul universel, se trouvent ici-bas, dans la lumière, le sable chaud, les vallées envoutantes, sombres et fraiches, l’eau bienfaisante, les corps dorés et leurs cœurs partagés et non dans les cieux vides, dans un au-delà inventé juste pour nier la terre et la chair amoureuses, à des fins égoïstes, opportunistes, sous le regard froid d’un dieu cruel musulman, dans les froids tabous ancestraux des esprits des morts, dans les légendes imbéciles et sclérosées, dans les idéaux révolutionnaires insensés, dans le fallacieux et manipulateur « sens de l’Histoire », dans le messianisme menteur d’une classe élue ou d’une ethnie privilégiée, dans les théories d’un ressentiment infini.

Si Camus était né dans les alizés de Calédonie, et non sous le ciel bleu d’Algérie, il n’aurait pas été non plus l’ami des nantis, des monopoles, du capitalisme sauvage, des puissants, des héritiers, des richissimes négociants, de l’oligarchie et de la ploutocratie des « grands colons », arrogants, suffisants, enfermés et caparaçonnés dans leur argent, dans leurs biens, dans leurs rôles, dans leurs prérogatives, semant la distance, la méfiance, l’exclusion, la colère, incapables de se dénuder et de sentir sur leur peau les autres, l’eau, le soleil et le vent, la simplicité des éléments et du bonheur.

Si Camus était né dans les alizés de Calédonie, et non sous le ciel bleu d’Algérie, il aurait dénoncé aussi la violence, la terreur, le feu, les explosions de haine et les innocents égorgés, au nom du faux dieu de la révolution et de l’indépendance, illusoire et divinisé. Et il aurait annoncé que la violence, la terreur et la haine, quand on les a allumées, ne s’éteignent jamais, que ce soit l’horreur des trois cents égorgés de Melouza par le FLN en 57 et des cent mille harkis exécutés en 62, brûlant encore à travers les têtes coupées des moines de Tibhirine en 96, dans le GIA, le FIS, et le pouvoir militaire en 2012, ou que ce soit l’horreur des gendarmes et des broussards massacrés dans les années 80 flambant encore à Yaté ou à Maré et dans les feux, dans les crimes et dans les viols, dans les exclusions et les purifications raciales en 2012. Et Camus, orphelin d’un père emporté en 14, aurait dit aussi ici, parlant de sa maman pauvre, émigrée espagnole, sourde et muette, illettrée : « Je crois à la justice, mais je défendrais ma mère avant la justice », quand une justice mensongère et des terroristes faux-monnayeurs l’auraient menacée.

Si Camus était né dans les alizés de Calédonie, et non sous le ciel bleu d’Algérie, il aurait été l’ennemi et la cible aussi des beaux penseurs et de l’intelligentsia parisienne autoproclamée, et son cœur sincèrement de gauche aurait été sali, honni par les résistants de gauche, de salon, de la dernière heure. Et la haine d’un Sartre, d’une presse avide de sainteté gagnée à bon compte par la diabolisation injuste de l’autre et la vindicte des intellectuels institutionnels et consacrés, l’auraient poursuivi ici aussi à travers les mêmes fonctionnaires et policiers de l’intellect, à travers les subventionnés et les nuls de la culture subversive, locaux et parisiens , à travers les francs maçonneries et autres Ligues des Droits de l’Homme, plus promptes à défendre les staliniens, les islamistes, les Cesare Batisti… que les petits sujets et les femmes niés par un système figé. Ce politiquement correct innombrable, permanent, l’aurait traité aussi de réactionnaire, de fasciste, de colon.

Si Camus était né dans les alizés de Calédonie, et non sous le ciel bleu d’Algérie, il aurait assisté aussi au déchainement international du bloc communiste, des pays préhistoriques et jaloux du Fer de Lance mélanésien, ethnocentriste et introverti, de la Lybie terroriste, et aux agressions conjuguées du bloc communiste à l’idéologie perverse et du boc anglo-saxon aux visées géopolitiques impérialistes dans la zone, comme il a assisté aux complicités terroristes contre l’Algérie française et ses frères algériens, de la part de l’URSS, de l’Égypte, de la Tunisie, du Maroc, base arrière des terroristes et pourvoyeurs d’armes et de mort. Et il aurait aussi pleuré sur le désamour déchirant de sa patrie, et sur le désengagement programmé, insidieux et hypocrite, de son pays, de l’État, qu’il aurait vu, en Algérie comme en Calédonie, abandonner la foi dans les valeurs humanistes, démocratiques et républicaines , et abandonner la volonté de les défendre et de les promouvoir face aux régressions féodales, intéressées et superstitieuses.

Si Camus était né dans les alizés de Calédonie, et non sous le ciel bleu d’Algérie, il aurait écrit aussi, il aurait écrit aussi ses textes d’une beauté et d’une vérité inouïes, lui valant aussi le Nobel de littérature. Il aurait écrit aussi « La Peste » et « L’Étranger », termes qui auraient pu prendre une autre dimension dans cette île, dans ce Tipasa Kunié où nous l’avons un instant rêvé. Mais aurait-il aussi douté ? Aurait-il aussi flanché sous la légion des agresseurs de son rêve de « Noces à Tipasa », de son rêve de soleil, d’amour et de bonheur total, complet, naturel, sensuel, nietzschéen, dionysiaque, immanent, païen, sans dieu transcendant, sans idéaux et idéologies dénégatrices du bonheur terrestre, de la joie du présent, du plaisir de l’instant ? Aurait-il gardé foi dans la légèreté, dans le jeu, dans la vérité, dans la chance, dans le don total ?

Quand Camus a pris place et trouvé la mort dans la Facel-Vega conduite par son ami Gallimard, le neveu de son éditeur, le 4 janvier 1960, deux ans avant le naufrage pathétique de sa chère Algérie, sur la Nationale 6 , dans l’Yonne, s’est-il murmuré ces mots, cette prière de ses vingt-six ans à Tipasa, accueillant son destin et la mort de son rêve méditerranéen, le propulsant néanmoins dans l’éternité ? « Étreindre un corps de femme, c’est aussi retenir contre soi cette joie étrange qui descend du ciel vers la mer. Tout à l’heure, quand je me jetterai dans les absinthes pour me faire entrer leur parfum dans le corps, j’aurai conscience, contre tous les préjugés, d’accomplir une vérité qui est celle du soleil et sera aussi celle de ma mort. »

Si Camus était né dans les alizés de Calédonie, et non sous le ciel bleu d’Algérie, aurait-il succombé aussi à la « tentation de Venise », à la tentation de propulser son bolide sur un arbre et son rêve d’amour terrestre et de plénitude tropicale vers l’infini, ce rêve sali et détruit par les petits, par les mauvais, par les impuissants à jouir du présent à Tipasa, de l’instant à Kunié, suspendu sur l’onde translucide entre le bleu du ciel et l’ivoire du fond sablonneux, se murmurant et emportant au dernier instant « On dirait le Sud / Le temps dure longtemps / Et la vie sûrement / Plus d’un million d’années / Et toujours en été / Un jour ou l’autre il faudra qu’il y ait la guerre / On le sait bien / On n’aime pas ça, /mais on ne sait pas quoi faire / On dit c’est le destin / Tant pis pour le Sud / C’était pourtant bien / On aurait pu vivre / Plus d’un million d’années / Et toujours en été …

* Claude-André Girard ; Ile des Pins, 10 décembre 1974 ; Au pays des faiseurs de Pluies et de Soleil, I.C.P., 1976

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