AIMER SUR COMMANDE

GDMPM

14 Juillet : Fête de la République. Je me suis promené par les rues. Les pétards et les drapeaux m’amusaient comme un enfant. C’est pourtant fort bête d’être joyeux, à date fixe, par décret du gouvernement.
Le peuple est un troupeau imbécile, tantôt stupidement patient et tantôt férocement révolté. On lui dit : « Amuse-toi. » Il s’amuse. On lui dit : « Va te battre avec le voisin. » Il va se battre. On lui dit : « Vote pour l’Empereur. » Il vote pour l’Empereur. On lui dit : « Vote pour la République. » Il vote pour la République.
Ceux qui le dirigent sont aussi sots ; mais au lieu d’obéir à des hommes, ils obéissent à des principes, lesquels ne peuvent être que niais, stériles et faux, par cela même qu’ils sont des principes, c’est à dire des idées réputées certaines et immuables, en ce monde où l’on n’est sûrs de rien, puisque la lumière est une illusion, puisque le bruit est une illusion.

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Il faut distinguer la détestation du monde, le contemptis mundi, qui est une routine tout aussi détestable que la célébration, de la tentative de créer une œuvre d’art avec ce que l’on n’aime pas. J’essaie de faire de la littérature avec ce que je n’aime pas, surtout avec ce que je n’aime pas, ce qui est encore une façon de ne pas perdre le monde, et une manière de se conduire envers ce monde mille fois plus charitable, me semble-t-il que toutes celles qui consistent à en tresser l’éloge filandreuse ou à trouver que ses innovations et lubies vont de soi. Il n’y a que ce que l’on n’aime pas qui va de soi. L’être que l’on aime, par définition, ne va pas de soi (ce pourrait être une bonne définition de l’amour). L’être que l’on n’aime plus va de soi, retourne dans le triste domaine du ce-qui-va-de-soi. Tout ce que les valets du moderne modernant désignent comme intouchable et incriticable, ils le désignent en même temps comme allant de soi ; et, ainsi, ils le tuent. Avec de bonnes intentions. Du moins montrent-ils qu’ils ne l’ont jamais aimé ; ou que cette question ne s’est jamais posée ; ce qui est logique puisqu’ils s’agit de damnés et que la question de l’amour, en enfer, ne se pose plus.