LE BOULANGISME EN NOUVELLE-CALÉDONIE ou COMMENT RATER LE TRAIN DE L’HISTOIRE

l'Histoire est un cheval qu'on peut être un cheval qu'on saisit par le col, qu'on enfourche et dont on épouse la course. Elle peut être aussi un train qu'on rate et qu'on regarde passer en ruminant...
Boulanger, Lenormand, Gomès… L’Histoire peut être un cheval qu’on saisit par le col, qu’on enfourche et dont on épouse la course. Elle peut être aussi un train qu’on rate et qu’on regarde passer en ruminant…

Georges Boulanger, Maurice Lenormand, Philippe Gomès… à priori, on peut légitimement se demander ce qui réunit ces trois hommes dans une même réflexion et dans un même texte. L’espace et le temps les séparent, les événements et les personnalités aussi semble-t-il. Pourtant, approchons-nous un peu plus et observons bien, les écarts vont se resserrer …

Des origines communes

Ils sont tous issus de la classe moyenne et ont dû par leurs études et leur carrière se faire eux-mêmes en démarrant par des débuts modestes. Ils arrivent « en petits » dans le milieu où ils débarquent, ils se construisent, ils veulent rejoindre la tête du peloton. Dans le désir de compenser l’insuffisance des atouts de la naissance, ils se lancent tous les trois initialement sur la même voie conservatrice et bourgeoise. Boulanger débute comme lieutenant en Kabylie puis aux colonies après Saint-Cyr, Lenormand commence comme ingénieur à l’Institut Agricole en Algérie, Gomès est d’abord fonctionnaire au Service de la Concurrence et des Prix en Nouvelle-Calédonie, après l’Algérie, Nouméa et son droit à Nice.

Les voyages, l’exil et l’univers colonial sont leur lot commun de « petits blancs » mais le destin ne les a pas encore appelés.

Alliances similaires

La première marche de l’essor individuel est le mariage et chacun opte pour une alliance emblématique et forte. L’un épouse une riche cousine, le second se marie avec la petite fille du grand-chef Boula de Lifou, le troisième s’allie avec une Calédonienne et à travers elle avec la Calédonie profonde et les vieilles familles pionnières.

Dans aucun des cas le choix matrimonial n’est indifférent.

Des parrainages comparables

Puis vient le temps du choix des protecteurs. Pour le militaire c’est Mac-Mahon, le Duc d’Aumale fils de Louis-Philippe et Clemenceau. Le pharmacien-linguiste obtient l’onction de Maurice Leenhardt, sommité universitaire reconnue et respectée, et celle des principales personnalités mélanésiennes du fait de son mariage et de ses études océanistes. Le jeune juriste licencié de Sophia-Antipolis commence à travailler sous l’aile de Denis Milliard, figure du parti de Jacques Lafleur, puis avec l’appui du puissant Harold Martin.

Pour tous les trois, le choix des parrains est pesé et calculé.

Des carrières professionnelles également brillantes

Leur carrière et leur ascension sociale, rapides et fulgurantes, rapprochent également les trois personnages. Boulanger vole de victoires militaires en brillantes promotions en peu d’années, devenant général à 43 ans, puis ministre de la Guerre peu après. L’ingénieur agricole d’Algérie se mue en chimiste, puis en pharmacien, puis en propriétaire de plantations et de la principale officine de Nouvelle-Calédonie à 33 ans, puis en diplômé en langues orientales. Il partage aussi avec Boulanger de beaux faits d’armes avec le Bataillon du Pacifique. Le collaborateur d’avocat Gomès, devient directeur de cabinet du ministre Milliard, puis directeur de l’ADRAF, puis élu du Congrès, puis maire, puis ministre à 41 ans, puis président de province et de gouvernement, puis député.

Des parcours glorieux menés au grand galop pour ce tiercé gagnant.

Des genèses progressistes identiques

Puis vient le temps de la politique pour nos trois pur-sang. Ils y entrent par la porte du social et des actions populaires. Boulanger a entrepris comme ministre de la Guerre des réformes séduisantes chaleureusement saluées par la gauche (fusil Lebel, autorisation de la barbe dans l’armée, résolution de la crise des mines de Decazeville sans faire tirer les soldats). L’expulsion de certains royalistes de l’armée et du territoire national lui vaut le titre de « général républicain ». L’intérêt porté par Lenormand à la culture kanak et océanienne en général l’amène à entrer en politique en se penchant sur l’amélioration du « statut des autochtones » et sur la mise en place d’un droit coutumier, avec le soutien des deux principaux partis politiques confessionnels kanak. Pour Gomès, c’est par le biais de la culture dans sa commune à La Foa (festival de cinéma) et d’une politique très généreuse de subventions pour les associations que la porte d’une politique sociale s’ouvre devant lui. Mais c’est surtout par son action en tant que ministre du travail et de la formation qu’il agit déjà en progressiste et négocie en 2000 un « Pacte social » très riche et complet avec les syndicats.

Une même invitation du ciel à briguer des mandats en se rangeant du côté des petites gens.

Des émancipations ou « meurtres du père » équivalents

C’est ensuite le passage exclusif à l’engagement politique pour chacun, mais accompagné d’une libération par le « meurtre du père ». Boulanger se débarrasse du Duc d’Aumale, son protecteur et supérieur qui l’a fait général, en l’expulsant en Belgique pour monarchisme. Lenormand après avoir soutenu De Gaulle et sa constitution en 58 se détourne de lui en 63 parce qu’il a saboté son poste de vice-président du conseil de gouvernement. Gomès se débarrasse de Lafleur, qui a saboté et court-circuité son « Pacte social », Lafleur son protecteur et son supérieur qui l’a fait ministre, en le concurrençant et en le faisant tomber aux élections de 2004.

Mêmes dettes même règlements de comptes œdipiens.

Les mêmes opportunismes politiques

Tous les trois surfent sur des attentes populaires et savent caresser les gens dans le sens du poil avec un fin mélange et un savant dosage de sincérité, de démagogie, de talent oratoire, de belle prestance, de charme et de charisme. Le général suscite et surfe la vague de la « revanche » post 1871 et du nationalisme anti Prussiens et il glisse sur le rouleau des attentes sociales. Il se ménage la sympathie et l’adhésion de groupes très divers : les patriotes, les bonapartistes, les radicaux de Clémenceau, les socialistes blanquistes, Rochefort et même les monarchistes désireux de renverser la république. Lenormand suscite et surfe aussi la vague de l’avènement et du gonflement des premiers partis indigènes confessionnels fondés en 1946, l’UICALO et l’AICLF et il glisse sur le rouleau de la volonté transversale et revancharde d’autonomie, transcendant les communautés et s’exprimant déjà en opposition au pouvoir central. Il se ménage ainsi le soutien de forces politiques et de franges sociétales très diverses mais unies dans le fameux « Deux couleurs un seul peuple ». Gomès suscite et surfe encore la vague revancharde du rejet anti-Lafleur de 2004 puis du rejet du drapeau FLNKS en 2012 et il glisse sur les multiples rouleaux des attentes et des besoins sociaux. Il se ménage ainsi l’apport et la participation de partis, de groupes et de personnalités politiques aussi variés que Leroux, Martin, Thémereau, Lagarde, du monde mélanésien au petit et grand patronat en passant par des éléments radicalement progressistes voire socialistes.

Même discours idéaliste, même appel aux valeurs universelles, même faveur populaire hétérogène, même poujadisme, mêmes troupes hétéroclites, mêmes majorités improbables mais magiquement portées par un chef.

Des gloires populaires et électorales semblables

Ces positionnements fournissent à ces trois acteurs politiques de premier plan la constitution d’un parti puissant et de nombreux succès électoraux. Boulanger devient le chef du mouvement le plus fort du pays, qui enflamme la France comme un feu de paille. Son parti remporte de nombreuses élections, des foules immenses se soulèvent pour lui, un candidat boulangiste est présenté dans chaque département, le général est élu député à paris. De 1951 à 84 Lenormand vole de succès en succès, de mandat en mandat, de poste prestigieux en poste prestigieux, député, vice-président du Conseil de Gouvernement, conseiller territorial. Son UC demeure le parti le plus puissant du territoire pendant plus de vingt ans. Gomès crée son parti en 2004 et constitue la première force politique du pays en quelques semaines. De 84 à 2014, en 30 ans, il est élu sans interruption et il collectionne toutes les responsabilités, tous les mandats, tous les postes, hormis celui de sénateur et de président du Congrès de l’ile.
Mêmes catch-all parties, mêmes éponges à partisans et à électeurs.

Des personnalités également talentueuses et charismatiques

La dimension personnelle tient une place primordiale dans le destin unique de chacun de ces trois hommes, physique avantageux, intelligence vive, énergie débordante, pugnacité et courage, charme et charisme, proximité avec les gens, succès féminins nombreux, éloquence et présence, reconnaissance générale, popularité considérable et adulation des partisans confinant au culte de la personne. Mais aussi d’autres traits, en revers classique, partagés aussi par les personnalités fortes, caractère entier et sans concession, décisions cassantes, autoritarisme, gouvernance solitaire, stratégies brutales, orgueil et désir de pouvoir, ambition et cumul, calcul permanent, obsession de séduire, infidélités idéologiques et personnelles, duplicité et mensonges.

Même qualités personnelles, mêmes défauts au revers de la médaille.

Mêmes amis mêmes ennemis

Le parti boulangiste rassemble autour de lui l’arc-en-ciel de la France et mobilise contre lui l’appareil politique et la nomenklatura bourgeoise de la 3ème République. L’UC de Lenormand réunit autour de lui toute la mosaïque calédonienne et convoque contre lui l’oligarchie coloniale et le centralisme étatique de la 4ème République puis de De Gaulle. Gomès regroupe autour de lui le peuple du pays et provoque contre lui la réaction des droites conservatrices et réactionnaires de l’île lafleuriste et de la 5ème République d’un Paris chiraquien puis sarkozyste. Les coups tordus et les coups fourrés montés contre eux par leurs adversaires sont nombreux et sont les mêmes. Ces épreuves les renforcent pareillement. Les trois hommes usent et abusent de leurs ennemis, exploitant ces boucs émissaires pour se poser en combattants intrépides. Pour Boulanger c’est la Prusse et la monarchie, pour Lenormand c’est le pouvoir central, pour Gomès c’est le lafleurisme féodal et les traitres vendus au drapeau FLN.
Mêmes provocations même action clivante.

Même résilience

Le succès tient aussi à la capacité de surmonter les échecs. Même les héros commettent des erreurs et font des faux pas, trempent parfois dans des affaires douteuses. Mais leur héroïsme est testé et attesté par ces traversées délicates. Pour Boulanger, le « scandale des décorations » pas plus que sa rétrogradation de 1872 ou que les sanctions du ministère envers un général par principe inéligible, ne sont de nature à obstruer son avancée, il a dépassé ces obstacles. Pour Lenormand sa condamnation à une période d’inéligibilité en 1964 n’est pas non plus ce qui a réellement stoppé son parcours, il est sorti de cette traversée du désert. Pour Gomès ni la scission de son parti en 2008 ni les quelques péripéties judiciaires semées par ses adversaires sur son chemin n’ont non plus ralenti son progrès. C’est d’ailleurs, d’une source plus intérieure, plus profonde, plus intime que viendra la cause du renoncement et de la démission aux portes du succès final.

Mêmes alertes, mêmes signes du ciel, mêmes mises à l’épreuve pour galvaniser l’énergie et démontrer la possibilité d’aller jusqu’au bout.

Même renoncement au rendez-vous de l’Histoire

Ces trois acteurs politiques exceptionnels, bénis par la chance et doués d’avantages rares, connaissent donc la même ascension irrésistible vers un pouvoir absolu et vers la possibilité de mettre ce pouvoir au service du peuple, de sa liberté, de son épanouissement et de toutes ses attentes, comme un Gandhi, comme un Mandela. L’Histoire leur a donné à chacun un rendez-vous crucial qui doit être le point d’orgue de leur chevauchée politique et de toute leur saga personnelle. Répondront-ils présents ? Seront-ils à l’heure ? Non, au moment de décider et de conclure c’est le bug, le blocage, la peur, la fuite, l’exil en Belgique pour Boulanger, en Australie pour Lenormand… Le recul, le retrait, triple coitus interruptus avec l’Histoire et le Peuple.

Le 27 janvier 1889, tandis que sa maîtresse, Marguerite de Bonnemain, dîne seule dans un salon voisin, Boulanger célèbre la victoire à la députation parisienne avec son état-major au café Durand, place de la Madeleine en présence de 50 000 personnes. Certains interpellent Boulanger, lui demandant de prendre l’Élysée et de renverser un pouvoir corrompu miné par des scandales comme celui de Panama. Boulanger choisit de rester dîner sur place, ses supporters sont déçus et ses adversaires encouragés vont se déchaîner. Il renonce. Le train de l’Histoire est passé. Le réaction sera féroce. Boulanger est menacé d’arrestation, son immunité parlementaire est levée, il fuit en Belgique, il est condamné par la Haute Cour, il se suicide en 1891. L’occasion a été manquée, le souffle populaire est retombé, la bourgeoisie étriquée et sclérosée a gagné, le clivage gauche droite, la fracture des classes et la guerre civile larvée entre pauvres et nantis, que Boulanger a un temps transcendés et dépassés, vont perdurer et s’aggraver jusqu’à nos jours.

En 1963, quand le pouvoir centralisateur gaulliste reprend la main en Nouvelle-Calédonie par la loi Jacquinot et redonne au gouverneur tous les pouvoirs du vice-président local du conseil de gouvernement, authentique numéro deux calédonien du pays, au grand dam des Calédoniens, prémices des lois Billotte de 1969 privant et spoliant le pays de toute compétence et de réels bénéfices en matière minière, Lenormand, au sommet de la gloire et de la puissance d’une Union Calédonienne multiethnique, peut enfourcher la monture que l’Histoire lui présente et choisir de chevaucher une indépendance progressiste et humaniste que le peuple aux deux couleurs aurait libérée des sangsues et de vampires de la mine, de l’import et de la finance. Il renonce. À la porte de l’Histoire qu’il a entrouverte, il se rassoit et se couche dans le giron d’une 4ème République usée puis d’un gaullisme despotique. Le cheval du destin s’est enfui. Lenormand décevant, progressivement lâché, plus ou moins abandonné des siens comme Boulanger, laissera d’autres que lui prendre le leadership et le rêve d’émancipation, mais en dénaturant son projet d’une libération calédonienne pour tous, dans les têtes et dans les faits, sans exclusive ni ressentiment, mais en instaurant des décennies de montée de haine raciale et de guerre ethnique larvée. Il s’éteint politiquement lentement, sa pharmacie est pillée et incendiée à Nouméa, par des loyalistes ou des indépendantistes, peut-être par les deux, il s’éteint physiquement solitairement au Queensland.

En 2012, après la magnifique et indiscutable victoire des deux députés de Calédonie Ensemble, renaissant des cendres d’une formation éclatée et des agressions insensées de ses adversaires, après l’explosion de joie populaire saluant la défaite des réactionnaires et des manigances affairistes, Gomès a aussi rendez-vous avec l’Histoire et il ne doit pas craindre, comme Boulanger et Lenormand, d’assumer totalement la reconnaissance et le mandat que lui accorde le peuple pour qu’il finisse de lui donner le pouvoir et les majorités suffisantes aux élections suivantes, pour décider de son avenir, librement, sans marchander encore avec les nantis, les financiers, les affairistes. Au lieu de maintenir le peuple à la table politique et de lui laisser la parole et le choix du menu, Gomès éteint les lampes de cette belle victoire, referme les portes de la participation et de la transparence, congédie la foule et ne garde que la famille, les proches et les courtisans, et d’autres nantis ! d’autres héritiers ! juste pour faire sa cuisine dans l’ombre. Juste pour monter un banquet franchouillard et provincial très radical socialiste. Une petite bouffe rad-soc entre copains en lieu et place de la grande fête de tout le peuple calédonien rassemblé et libéré !

Quelques mesurettes et beaucoup de médiatisation, quelques promesses et beaucoup de calculs, quelques invitations et beaucoup de pesées des invités. Quelques points dérisoires pris aux mastodontes de la banque, quelques petits coups de griffe inoffensifs aux monopoles géants, juste pour favoriser en fait quelques amis du moyen patronat, quelques hypothèses institutionnelles floues et inconsistantes. Prendre largement et absolument le pouvoir en 2014 pour que ce soit les belles convictions et les grands projets qui s’imposent et éliminent la petitesse, la médiocrité et l’hypocrisie des conservateurs n’est pas l’ambition de Gomès.

Son parti est devenu équivalent aux autres partis et leurs scores sont équivalents. C’est fait, c’est fini. Plus rien à attendre de Gomès, l’heure est passée, pas davantage à espérer de lui que les partisans n’ont espéré quelque chose de Boulanger et de Lenormand après leur renoncement. Il n’a pas voulu de l’aventure et de la solitude du pouvoir. Inconsciemment ou volontairement il a déçu ceux de 2012 pour ne pas avoir à supporter seul le poids des grands choix et des grands risques. Juste ce qu’il faut de sièges pour exister et vivoter, placement politique de bon père de famille prudent en caisse d’épargne politicienne.

Il a renoncé à prendre tout ce que l’Histoire lui présentait. Comme Boulanger, comme Lenormand, il a partagé, il a passé le plat de l’Histoire à ceux qui ne le méritaient pas et qui vont le gâcher.