HAVANA, BEYROUTH, NOUMÉA : FIFTIES, SIXTIES, SEVENTIES

havana

 
Il n’a pas eu le retentissement et l’hommage des critiques et de la profession qu’ont eus Out of Africa ou Les trois jours du Condor et tant d’autres films de Sydney Pollack, pourtant j’ai adoré Havana, qu’Arte nous a diffusé cette semaine.
 
Pas d’esthétisme prétentieux, de thèses bien pensantes ni de contorsions intellos mais un film simple et fort, un travelling le long de l’Histoire, dérisoire, absurde, comme est toujours l’Histoire et d’une histoire d’amour absolue, passionnée, impossible et tragique, comme sont toutes les histoires d’amour absolu, entre un joueur de poker et une idéaliste révolutionnaire.
 
En plus de ce regard limpide et modeste sur le monde tel qu’il est, j’ai trouvé dans ce Cuba des années 50 les mêmes ingrédients et les mêmes parfums que dans le Liban des années 60 et que dans la Calédonie des années 70.
 
La Havane, Beyrouth et Nouméa de ces années-là, mêmes univers d’argent vite gagné coulant à flots, issu du sucre, du nickel, du commerce, des banques, de capitaux qui vont et viennent, de trafics, de corruption, de dictateurs et de dictatures, de cercles de jeux, de fêtes, de spectacles, d’alcool, de grosses voitures, de fascination des USA, d’insouciance naïve, d’amoralisme innocent, d’étalage et de parade, de vie facile, de mœurs légères, de stars allant se produire dans les Caraïbes, au Levant et en Océanie, de clients fortunés allant s’encanailler au soleil, d’exhibitions obscènes aux yeux des plus démunis, de plus en plus unis, provoqués, frustrés, révoltés.
 
Mêmes univers de rébellion, de montée des antagonismes et de regroupement inexorables de ces populations déshéritées, de ces villageois castristes constituées en armée révolutionnaire à Cuba, de ces musulmans pro-palestiniens organisés en milices arabes au Liban, de ces indépendantistes menant guerre civile et guérilla de plus en plus invasive en Nouvelle-Calédonie, avant la chute des anciens maîtres, avant la répression et les vendettas, avant de livrer et prostituer la révolution et la libération à d’autres maîtres, d’autres dictateurs : une URSS à Cuba, une OLP terroriste et déjà islamiste et une Syrie à Beyrouth, une Chine en Kanaky…
 
Sydney Pollack, pas plus que son héros gambler incarné par Robert Redford, pas plus que moi, ne portons de jugement en faveur ou en défaveur de la révolution castriste ou de l’univers cubain en fin de règne doré qui s’acheva le 31 décembre 1958 à La Havane. C’est comme ça, c’est arrivé, juste regarder l’horizon et les choses de loin, au bord de la mer, comme le personnage de Pollack, Jack Weil, reparti seul à Miami, attendant quelque chose, peut-être, sans savoir trop quoi.
 
Les cinquante ans de solitude congelée de Cuba sous les Castro furent-elles meilleures que les délires festifs du régime de Batista dont s’enivraient Hemingway et les joueurs de rumba, de salsa ou de mambo ? Le matérialisme inculte du business calédonien vaut-il davantage que le panthéisme figé, tyrannique et machiste de la tradition mélanésienne ? C’est comme ça, ça arrivera, juste regarder l’horizon et les choses de loin, au bord de la mer, en attendant quelque chose, peut-être, sans savoir trop quoi.