BLAISE ou S’IL N’EN RESTE QU’UN…

pb

« Si l’on n’est plus que mille, eh bien, j’en suis ! Si même
Ils ne sont plus que cent, je brave encor Sylla ;
S’il en demeure dix, je serai le dixième ;
Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là ! »

Victor Hugo, Ultima verba, Les Châtiments

Quand on pourra aller de Nouméa à Paris au prix demandé aux Australiens ou aux Fidjiens pour aller à Londres ou à Rome, quand la pénurie organisée sur la viande, les fruits et les légumes ne nous les mettra plus à cinq fois leur prix de Paris ou Sydney, quand l’usure et la spéculation ne mettront plus le foncier, l’immobilier et les loyers à des niveaux trois fois supérieurs à ceux de toutes les villes de métropole où les services et les prestations sont pourtant dix fois meilleures, quand la production locale protégée ne sera plus quatre fois pire et quatre fois plus plus chère à la fois, quand on ne renverra plus ces miracles aux calendes grecques de juillet 2018, je pourrai peut-être croire un peu en tous nos vertueux politiques et à toutes leurs vertueuses déclarations d’intention.

En attendant, entre ces saints dévots la main sur le cœur de la « copains-titivité et l’œil rivé sur l’écran de leur OPA sur la souveraineté économique pour quelques nouveaux souverains, entre ceux qui ne veulent pas plus d’économie « de blancs » qu’ils ne veulent d’école « de blancs » et de justice « de blancs », entre ceux qui avaient encore fait stupidement confiance à ces séparatistes comme ils avaient déjà stupidement fait confiance à leur drapeau, entre ceux qui ne sont pas venus, ou qui sont partis ou qui n’ont rien dit, tout ça donnant les pleins pouvoirs à un gouvernement collabo, on n’a vu et entendu qu’un seul élu dire ce qui devait être dit et pourfendre les « escroqueries intellectuelles » avec panache, sans illusions et sans compromissions, dernier des Mohicans peut-être, Don Quichotte peut-être aussi, l’ultime quand il n’en reste qu’un peut-être encore, mais digne et exemplaire certainement, un certain jeudi, un certain Blaise, aux convictions certaines, dans un congrès si incertain.

MESSES ET DESTIN COMMUN

22 juillet 2007: Messe dominicale en latin cŽlŽbrŽe selon le rite de Saint Pie V (dos tournŽ au peuple) par le P. Franois POTEZ, ˆ Saint Eugne-Sainte CŽcile, Paris (75), France.
22 juillet 2007: Messe dominicale en latin cŽlŽbrŽe selon le rite de Saint Pie V (dos tournŽ au peuple) par le P. Franois POTEZ, ˆ Saint Eugne-Sainte CŽcile, Paris (75), France.

Avant, quand on était encore de petits enfants, les petits enfants des grands-mères qui nous emmenaient avec elles à la messe le dimanche matin, à onze moins le quart, le curé nous saoulait de royaume de Dieu, de pardon, de repentir, de bienheureux ceux qui ouvraient leur cœur, d’enfants égarés qui retrouvaient le chemin de la maison du père, de pain donné aux pauvres, de pensées pour tous ceux qui souffraient, de portes ouvertes à notre prochain, de vie, de vérité et de joie éternelle. Avant de retrouver le quartier où les voisins se critiquaient et le repas dominical où les familles allaient s’engueuler.

Et ça durait et ça durait, c’était un pensum, comme une journée d’école quand il fait beau dehors, comme un théâtre en quatre ou cinq actes auquel on ne comprenait pas grand chose, qui n’avait pas grand sens. On repérait des moments, des étapes, on calculait si on était loin de la fin, pendant que la grand-mère à côté, en gris sévère, avec sac en cuir noir au poignet et un bijou ancien à son col, tantôt assise, tantôt debout, tantôt à genoux, parfois se signant, parfois se frappant la poitrine, s’investissait et jouait avec conviction son rôle dans le drame liturgique. J’arriver à m’évader un peu pendant la messe des Rameaux, une fois dans l’année, en m’imaginant promeneur minuscule et lilliputien dans la jungle du bouquet de buis que je tenais à la main, passant de branche en branche, montant, descendant, sautant parfois d’une feuille odorante et vernissée à une autre.

Les chants et les cantiques du missel larmoyaient et s’étiraient mollement, rallongeant la chose. Les lectures, le credo, le sanctus, les prières, le front deux fois baissé sous le signal impérieux des clochettes, l’offertoire, la quête se succédaient dans un ordre mystérieux difficile à reconnaître. On sentait cependant qu’avec l’agnus dei et la communion on tenait le bon bout, on allait être libéré, on allait rentrer pour jouer, on allait pouvoir se changer, retirer la chemise blanche et le pantalon en tergal qui grattait.

C’était comme ça jusqu’à la première communion, après on avait le droit à l’eucharistie, comme la grand-mère, on communiait, puis on continuait à aller à la messe un peu, et puis des fois, quand la grand-mère demandait Tu viens à l’église avec moi ? Et puis plus jamais, et puis la grand-mère partait seule, et puis un jour nous quittait, ne revenait pas, s’en allait vers ce royaume mystérieux, ce pays des bienheureux, cette région de la joie éternelle, peut-être, dont on avait tant entendu parler.

Cet ennui d’enfant à l’office, cette incompréhension devant les célébrations, cette lassitude sous la litanie des formules grandiloquentes, ce scepticisme à l’écoute des métaphores ampoulées riches en portes, en chemins et en lumière, cette impatience juvénile et ce désir d’évasion, je le retrouve encore inchangé dans une messe où le hasard me conduit parfois, mais le souvenir et l’absence d’une grand-mère digne et sévère m’envahit alors d’une douce nostalgie et d’une tendre mélancolie. Par contre, je le revis quotidiennement et sans plaisir cette fois dans la liturgie laïque et hypocrite du destin commun qu’on nous joue perpétuellement et en tous lieux dans ce pays que je ne m’imaginais pas voir se transformer en temple de la tartufferie morale et politique sans issue et sans la moindre étincelle de sincérité.

La messe durait une heure mais la célébration du destin commun, le simulacre sectaire, c’est pour l’éternité, ça finit jamais, et pas de sortie, défense de rentrer pour se changer et pour jouer. Les incantations du vivre ensemble, de l’avenir partagé, du pays à construire, de la citoyenneté, du peuple élu et premier, les bondieuseries de la terre de parole, de la terre à laquelle on appartient, de l’accueil, les simagrées du don, des valeurs, du chemin des vieux, des vieux du chemin, tournent en boucle, tournent en rond, et ne s’arrêtent jamais, comme un disque rayé, comme un jour sans fin, accompagnées et imposées pour les siècles des siècles par la dramaturgie des gestes coutumiers et des palabres sacrés. Mille fois plus creux, mille fois plus bidon, mille fois plus hypocrites, mille fois plus saoulants que les prêches naïfs de mes curés et que les naïves prières de mes grands-mères. Les curés sont des indépendantistes intolérants, les prêtres sont des journaleux et des intellos, les évêques sont des politicards, les cardinaux sont des ministres.

Condamné à perpétuité à une insupportable messe sans fin en Kanaky-Calédonie en 2016 après Jésus Christ, mândieu ! Pourquoi ? Grands-mères oubliées, prêtres négligés, messe ignorées, royaume des cieux snobé, c’est une bien grande punition que cet enfer du faux et que ces chaudrons bouillants d’un destin tout sauf commun que vous m’infligez sans pitié, pour un peu d’impatience et d’inattention dans la petite église de mes vertes années…

AVANT

numari43

Avant la vie était était chère, maintenant la vie est chère.
Avant y’avait Lafleur et ses amis aux affaires, maintenant y’a Gomes et ses amis aux affaires.

Avant les indépendantistes voulaient l’indépendance, maintenant les indépendantistes veulent l’indépendance.
Avant on attendait les élections, maintenant on attend les élections.

Avant on buvait beaucoup, maintenant on boit beaucoup.
Avant y’avait beaucoup d’accidents, maintenant y’a beaucoup d’accidents.

Avant y’avait des incendies en ville et des feux en brousse, maintenant y’a des incendies en ville et des feux en brousse.
Avant y’avait des voleurs et des agresseurs, maintenant y’a des voleurs et des agresseurs.

Avant y’avait rien à la télé et dans les journaux, maintenant y’a rien à la télé et dans les journaux.
Avant Nouméa était mort le samedi et on s’embêtait le week-end, maintenant Nouméa est mort le samedi et on s’embête le week-end.

Avant on allait en vacances en Australie, maintenant on va en vacances en Australie.
Avant on faisait un tour de Calédonie avec les amis de passage, maintenant on fait un tour de Calédonie avec les amis de passage.

Avant les gens étaient gentils et les miss étaient jolies, maintenant les gens sont gentils et les miss sont jolies.
Avant la nature était belle mais fallait demander, maintenant la nature est belle mais faut demander.

Avant les vieux disaient que c’était mieux avant, maintenant les vieux disent que c’était mieux avant.
Avant les jeunes pensaient pas à après, maintenant les jeunes pensent pas à après.

Avant c’était pas pire que maintenant.
Maintenant c’est pas mieux qu’avant.