DANS UNE MAISON

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Dans une maison, une vraie maison, genre grande, genre ancienne, genre une histoire, avec des gens, des animaux, un terrain, des arbres, des plantes, un jardin, des bâtiments, des recoins, dans une maison on passe sa vie, on passe son temps à lutter contre le temps, contre la vie, la vie virulente et violente, qui fait pousser la vie dans tous les sens, qui inonde, qui se dresse, qui s’impose, qui se multiplie, qui grouille, qui envahit, qui recouvre, qui déborde, qui est fière, qui exagère.

Dans une maison, genre grande, genre ancienne, avec des gens, des animaux, un terrain, on passe sa vie et son temps à lutter contre le temps, contre la mort, la mort trop pressée, qui fait tout vieillir, tout partir, tout mourir, qui écaille, qui rouille, qui use, qui décolore, qui grise, qui blanchit, qui noircit, qui déforme, qui tord, qui décompose, qui pourrit, qui casse, qui casse tout, les branches, les planches, les bêtes, les gens.

Dans une maison, on passe sa vie à lutter contre la vie, contre d’autres vies, à tailler, à tondre, à lisser, à dresser, à redresser, à régler, à soutenir, à tutorer, à endiguer, à raisonner les assauts virulents des herbes et de la jeunesse, des étés et des folies, de la verdure et des racines, des feuillages et des mousses, des petits et des portées, des fleurs qui explosent et des fruits qui pèsent et qui tombent.

Dans une maison, on passe son temps à lutter contre le temps, contre l’automne et les feuilles mortes, contre la déchéance et l’agonie, contre l’usure et les pluies froides, à réparer, à colmater, à peindre, à repeindre, à rajeunir, à ranger, à arranger, à remettre, à remplacer, à protéger des murs, à rafraichir des peintures, à soigner des plaies, à masquer des trous et à boucher des absences.

Et puis doucement, dans une maison, genre grande, genre ancienne, genre une histoire, une histoire ancienne, on laisse, on lâche, on renonce, et petit à petit on laisse la part du temps, la part au temps, le temps au temps, on laisse du champ au temps, on laisse du temps aux champs, un coin où l’on ne va plus, qu’on avait tellement soigné, où les herbes folles ont gagné, où c’est mouillé et boueux, où les troncs penchent et s’affaissent, tant pis, une cabane qu’on ne répare plus, qu’on avait tellement arrangée, montrée, dont le toit se perce et s’écroule, où les choses trempent et moisissent, où les souvenirs sèchent et tombent au sol dans la poussière et la terre, c’est comme ça, un grenier où l’on ne monte plus, où l’on a oublié les objets, et ceux qui les y avaient mis, c’est la vie, un portail rouillé et moussu qu’on a condamné, à jamais, une armoire qu’on a peu à peu cessé de ranger, qu’on ne range plus, qu’on ne peut plus ouvrir tant tout ce qu’on y a entassé sans rien oser jeter déforme et coince les portes, qu’on ne veut plus ouvrir, tant tout ce qu’on y a entassé n’intéresse plus, tant on ne veut pas souffrir en ouvrant ces instants, ce passé qu’on y a entassés et enfouis, c’est fini.

le-portillon