LA CALÉDONIE A PEUR

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On se souvient du surjoué « La France a peur » de ce brave expert en pathos qu’était Roger Gicquel. Mais s’il ouvrait ce soir le 19h30 avec cette formule en Nouvelle-Calédonie, il n’aurait cette fois pas complètement tort…

La Calédonie a toujours eu peur, c’est son problème, et c’est étrange et paradoxal dans un archipel avantagé par la nature et l’Histoire, avec plutôt moins de risques et de dangers qu’ailleurs. Avant les tribus avaient une peur panique les unes des autres, et ce n’est pas fini. Puis « les noirs » ont eu peur « des blancs » et inversement. La France coloniale avait peur de ses bagnards et inversement. Les coolis avaient peur de leurs maîtres et inversement. Les pauvres avaient peur des riches et inversement. Les indépendantistes ont terrorisé les loyalistes et inversement. Les calédoniens craignent les métropolitains et inversement. Les premiers arrivés ont peur des « envahisseurs » et inversement. Les chefs ont peur des sujets et inversement. Les femmes ont peur des hommes et inversement. Les adultes ont peur des jeunes et inversement. Les élus ont peur des électeurs et inversement. Nouméa a peur de Paris et inversement. Le surnaturel terrifie et les voyances et les superstitions prolifèrent. Le passé culpabilise et angoisse même repeint en couleurs rassurantes. La peur de manquer oblige à thésauriser et gâche l’instant présent et le bonheur. L’avenir effraie, paralyse et aveugle. Parler, s’exprimer franchement et même penser librement épouvante. Jusqu’à sa propre ombre individuelle et sa propre personnalité dont on doute et dont on redoute l’affirmation et l’exposition. Les clans, les groupes, les partis rassemblent les populations affolées, transformant les peurs particulières en peurs collectives.

Une peur universelle, la peur de l’ennemi, la peur du maître, la peur de l’autre, la peur de la nuit, la peur des esprits, la peur du passé, la peur de l’avenir, et même la peur de soi-même. Et le cercle infernal des peurs irraisonnées et violentes, qui déclenchent la défense et la violence et des violences délirantes, qui déclenche à leur tour la peur et l’épouvante. Peur de la guerre, guerre de la peur. La Calédonie a peur.