BREF… (2012)

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J’attendais des coups d’fil. J’ai eu des coups d’fil.

Y’a Yéyé qu’a appelé lundi soir, j’ai pas répondu. Yéyé c’est un conseiller, un zélé, un ambitieux du parti. On s’connaissait. Il a rappelé à 6 heures, j’étais pas là. Il a rappelé à 7 heures, j’étais pas là. Il a rappelé à 8h, j’étais soi-disant au docteur. Ça a sonné à 6 heures du matin, j’me rasais. J’ai dit « Quoi ?!!! J’me rase là !!! » Putain, c’était Yéyé ! Il m’a dit « Tu t’occupes toujours des bus ? » J’m’occupe plus des bus.  J’lui ai dit « Mais j’m’occupe plus des bus !!! » Il a dit « Ah j’croyais… » Les bus il s’en foutait. Je savais. Bref. J’ai dit « C’est pour ça qu’tu m’appelles à 6 heures ?!!! « Oui » qu’il a dit. « Tu fais chier avec tes bus ! Et y’a quoi avec les bus ?!!! ». Il a répondu « Y’a un bus qui fuit à l’école et des portes qui ferment pas. » J’ai dit « Les bus ont toujours fui à Transbus, et les portes ont jamais fermé. » Il a dit « J’savais pas ». J’ai fait « J’sais même plus où c’est Transbus !!!» Il a rien dit. Je lui demandé « C’est tout c’que tu voulais savoir, vraiment tout ?!!!» Il a dit « Oui ». Il voulait savoir autre chose, j’le savais. J’ai fait « Ben tu vois j’sais rien !!! » Il a rien dit. Alors j’ai raccroché. Bref c’est  Yéyé qu’a appelé.

 Jeudi y’a Marcel qu’a appelé. « C’est pour ma procuration. » qu’il a dit. Il voulait m’donner procuration depuis février. Il est du parti, on est voisin. « J’ai dit « Ah oui la procuration… » Il a fait « Oui la procuration tu sais ? » Ben oui j’savais, ça me faisait chier. J’lui ai dit « Ben passe prendre un café. » Il est passé, avec sa procuration à la main. J’lui ai dit « Assieds-toi. » Il s’est assis. Il a posé sa procuration sur la table. J’ai posé deux cafés. J’étais un peu emmerdé. J’lui ai dit « J’suis un peu emmerdé. » Il a fait « Moi aussi tout ça m’emmerde, j’vais p’t’être démissionner ». J’lai r’gardé, il m’a r’gardé, on s’est r’gardé. Bref. « Ben oui, j’suis vieux, tout ça m’fait fait chier, je plane dans les nuages, dans la philo. » Il planait vraiment pour m’donner procuration. J’ai dit «  Moi c’est l’parti qui m’fait chier, tu savais pas ? » Il a eu l’air inquiet. « Non j’savais pas. » Il a ramassé en douce sa procuration.  J’lui ai resservi du café. J’lui ai dit des trucs. Des fois il était pas d’accord, des fois il disait « T’as pas tort !… » Je lui ai dit « Ben alors ?!!! ». Il a fait « Ben tu sais… c’est des vieux copains… c’est par fidélité. » J’ai dit « Ah ok ok !… » Bref c’est Marcel qu’a appelé.

Dimanche y’a Vanessa qu’a appelé. J’ai dit « Y’a quoi Vanessa ? » Vanessa c’est une copine conseillère. Elle a dit « J’y crois pas ! » J’lui ai dit « Tu crois pas quoi ? ». Elle a fait « Il paraît qu’t’as quitté le parti ! » J’lui ai dit « J’ai pas quitté le parti, c’est l’parti qui m’a quitté. » Elle a rien dit. J’ai dit « Toi ça va ? » Elle a fait « T’étais mon repère, t’étais mon guide dans le parti. » J’ai rigolé. « Je suis née dans le parti, j’mourrai dans le parti. » J’ai encore rigolé.  J’ai dit « Ben j’espère pour toi qu’tu mourras bien après ton parti !!! » Elle a fait « C’est ma foi, ma croyance, ma religion. » J’ai essayé d’arrêter d’rigoler, j’ai pas pu. «  C’est comme avec mon mari, y’a des hauts, y’a des bas, mais ça tient tu sais, c’est d’l’amour, d’la fidélité. » Là j’ai éclaté. Elle m’a dit « Ça t’fait rigoler ? » J’ai dit « Non ça m’fait pleurer. » Envie d’lui dire « Pété de rire » J’lui ai dit « Pété d’rire ». Elle a pas ri. Elle a fait « Faut qu’on s’voit, faut qu’on s’parle, là on est p’t’être écouté… » Là j’en ai pissé de rire. J’ai dit « Oui oui ! On est sûrement écouté, faut raccrocher, c’est risqué !» Et j’ai raccroché. Bref c’est Vanessa qu’a appelé.

Mardi y’a Roxanne qu’a appelé, une nana du Conseil. Elle m’a dit « Oh la la c’est toujours à moi qu’on file les sales boulots, y’a l’président qui m’a dit d’t’appeler. » J’ai souri, elle est gentille Roxanne. J’lui ai dit « Oui Roxanne, vas-y, calme-toi, y’a quoi ? Il a quoi ton président ? » Elle a dit « Il voudrait qu’tu passes, pour savoir. »  J’ai fait « Non j’passe pas, il sait déjà. » Elle a rien dit. Je lui ai dit « Ben passe, toi ! Viens prendre un café. » Elle est passée. On a pris un café. Je lui ai dit « Tu dis ça, ça et ça à ton président, et puis il a déjà mes papiers, en recommandé ». Bref. Elle a fait « Ok, je te tiens au courant, j’te comprends ». Elle a pas dit « C’est des vieux copains, c’est par fidélité » mais à peu près.  Le lendemain elle m’a dit, en sms, « J’leur ai dit. » Elle a ajouté qu’ils avaient dit «  Putain ! après tout c’qu’on a fait pour lui ! » J’ai pas compris, j’ai cherché, c’qu’ils avaient fait pour moi. J’ai pas trouvé. Bref c’est Roxanne qu’a appelé.

Jeudi y’a l ’président qu’a appelé. Il m’a dit « J’comprends pas. ». J’lui ai dit « J’te comprends ! » Il a fait « Tu comprends rien ! » J’ai rien dit. « J’ai fait ça pour la paix, la jeunesse, le pays. » J’ai rien dit, vaut mieux pas l’énerver, j’ai donné. « Mais mon amitié reste fidèle. » qu’il a fait. Décidément la fidélité, les vieux copains… Envie d’dire « Mais moi non plus je n’ai pas changé » à la Julio « Zé né pas zanzé ! ». Il aurait pas aimé, pas trop un parti où on peu rigoler… J’ai pas dit. Envie d’lui dire aussi « T’es pas l’mauvais mec, change un coup ! Viens prendre un café. » J’ai pas dit. D’ailleurs l’président, il m’a même pas appelé. Bref c’était l’président qui m’a pas appelé.

Bref, j’attendais des coups d’fil. J’ai eu des coups d’fil.

2012

LES TRÈS RICHES HEURES DE LA NUIT DU 9 FÉVRIER (2010)

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LES TRÈS RICHES HEURES DE LA NUIT DU 9 FÉVRIER OU L’ABANDON DES PRIVILÈGES FÉODAUX DU DRAPEAU !

Dix-huit heures, mardi soir, Salle d’Honneur de l’Hôtel de Ville du Royaume. Tous les grands féodaux du Pays sont arrivés en grand apparat à l’appel du Souverain Pierre.

Chevaux et carrosses issus des quatre horizons du Territoire ont été promptement disposés sous les caves du Palais Municipal par des laquais graves et des cochers silencieux.

Les cortèges étincelants des gentes dames en traîne couvertes de pierreries précieuses et des beaux seigneurs en velours chamarrés se succédaient et convergeaient vers le vieil Archiduc Jean qui recevait leur hommage au haut des marches de la citadelle, sous le porche de cristal de la Grand Chambre des Chartes et des Adoubements où toute cette fine noblesse a pris place dans les chuchotements et les froissements de soie.

L’on se saluait élégamment, l’on murmurait, l’on s’interrogeait du regard. Qu’elle était donc le motif de cet extraordinaire Congrès de toute l’aristocratie des États ?

Le noble Pierre est passé parmi cette fine fleur de la Nation, tantôt baisant la main d’une demoiselle en pamoison, tantôt relevant une douairière jetées à ses genoux, tantôt gratifiant ses vassaux de cette mâle accolade tant recherchée et pour laquelle chacun se serait damné si d’aventure leur suzerain chéri les en avait privé un jour.

Devant cette noble assemblée, le Haut Conseil Royal a pris place derrière la somptueuse table habillée de nappes brodées d’or et d’argent des mariages princiers et couvertes de calices d’eau pure des montagnes hyperboréennes du Duché de Mont-Dore. Le Prince Éric et le vieux Duc De Maresca, dont on sait qu’il fut un temps banni mais ce soir-là revenu en grâce, ont longuement consulté les chambellans pour choisir leur trône autour du roi Pierre et du vénérable Jean conformément au strict protocole de la Cour. Deux Barons des Provinces Annexées et la Comtesse Léontine héritière des Terres Septentrionales se sont installés sans plus de manière abrégeant ces hésitations.

L’on s’interrogeait sur l’absence du Vice-Roi des Îles Gaël et sur le disparition du Marquis De La Drière. Les commentaires allaient bon train comme à l’accoutumée.

Les hérauts ont sonné l’imminente allocution du souverain et le silence s’est fait dans les rangs de ces vénérables familles avides de boire les saintes paroles de leur capitaine suprême.

Quand le monarque a dressé sa taille altière et a parcouru ce noble auditoire de son captivant regard césarien, sa lippe sévère se contractant pour entamer la prononciation d’un message à l’issue duquel chacun savait que rien ne serait plus jamais comme avant, un délicieux frisson a parcouru des centaines d’échines, d’épaules nues de damoiselles et de fières nuques raides de gentilshommes.L’heure était grave. Une horreur tragique a saisi chacun. Le Prince renonçait-il au trône pour se retirer en ses terres du fief de Saint Ouen ? Annonçait-il une prochaine guerre sans merci et à nouveau perdue d’avance ? Invitait-il le peuple à périr avec lui au sein d’un gigantesque brasier pour se délivrer de sa possession et de ses anciens péchés ? Révélait-il que le pays avait été livré sans condition à l’ennemi héréditaire ?

Quelques conseillers et plusieurs courtisans qui avaient eu vent de ce qui se tramait, se caressaient le menton intelligemment et arboraient un sourire fin mais la majeure partie de cette aristocratique foule était dans l’expectative le plus totale et l’incertitude la plus insupportable.

Et puis les paroles sont tombées, lourdes et sacrées, implacables et terribles. Les cauchemars les plus inimaginables allaient être infiniment dépassés : les Grandes Armoiries données au Royaume par l’ancêtre fondateur de la dynastie Jacques-le Grand, cinquante générations auparavant, avec les couleurs d’azur, d’hermine et de pourpre, allaient être abandonnées au bénéfice de l’oriflamme du Connétable félon du Duché de Canala, tombé les armes à la mains en des temps homériques, mais dont l’image cruelle hantait encore les nuits des femmes et le sommeil des enfants, et qui avait pu transmettre cet étendard sanglant aux irréductibles hordes d’insurgés maîtres des Marches du Sud du pays.

À ces mots l’effroi le plus absolu s’est répandu sur l’assemblée des dignitaires de l’Empire, glaçant et figeant les plus hardis. Cependant, tous étaient bien sûr familiers des visions et des prophéties du monarque, Saint Oracle dont les apparentes incohérences révélaient en fait après coup les vérités les plus pures, dans toute leur complexité, dans toute leur richesse et dans toute leur profondeur.

Aussi personne ne s’est-il précipité éperdument hors de la Salle du Couronnement, par les porches de cristal, quand Pierre 1er, après moult royales postures du jarret, s’est rassis au fond de son auguste siège. Le Souverain attendait les avis de la Cour, des Conseillers et des favoris.

Le jeune Chevalier Philibert, du Parlement de la Ville, pendant un temps Connétable pressenti du Royaume, mais dont les foucades et les coups d’éclats étaient bien trop connus de tous et nourrissaient la conversation des salons de la Capitale, s’emparant du porte-voix, a le premier secoué le respectueux recueillement et l’étrange torpeur qui avaient saisi les distingués membres de cette imposante Convention et a ouvert les hostilités, caracolant comme à l’accoutumée contre les tenants de la bannière maudite et contre ceux qui allaient livrer à l’adversaire l’héritage du Père Fondateur et des glorieux défenseurs de la patrie, sacrifiés sur l’autel des valeurs ancestrales et des idéaux du royaume.

Tout en témoignant les marques de respect d’usage envers son suzerain le jeune lieutenant ultra s’est alors emporté. Comment le peuple pouvait-il se reconnaître dans ce drapeau honni symbole de tant de souffrances et de mauvais coups portés aux aïeux ? Les généraux ennemis pouvaient-ils percevoir cette renonciation autrement que comme une reddition honteuse, un aveu de faiblesse et d’impuissance, un repli en rase campagne ?

Quand l’intrépide et fougueux capitaine rebelle s’est rassis, un silence de mort a envahi cet auguste auditoire. Pas le moindre applaudissement, ni le moindre murmure, ni le moindre bruissement de jambes croisées ou décroisées. Les corps étaient tétanisés et les regards fuyaient l’audacieux et bouillant combattant dont le sort était assurément scellé désormais et sous les pieds duquel un gouffre sans fond allait certainement s’ouvrir.

Tous les yeux étaient dardés sur le Roi et son Grand Conseil. Le fidèle Prince Éric avait blêmi et serrait les mâchoires et les poings, prêt à bondir et à souffleter l’impudent au premier signe de son maître.

Après un long moment où le temps semblait s’être arrêté pour toujours, le Guide des Destinées du Royaume a déplié ses membres majestueux et s’est longuement dressé, toisant son vassal d’un œil terrible et d’une moue tragique.

Et les mots se sont mis à pleuvoir, lentement d’abord, en frappes précises et espacées, puis, graduellement, de plus en plus vite, de plus en plus fort, les coups atteignant bientôt un degré de violence inouïe. Où donc était cet impie sacrilège au temps des Grands Combats, pendant que le Roi bataillait vaillamment aux Confins du Pays et entendait les traits et les carreaux siffler à ses oreilles ? Où étaient donc les troupes que ce jeune et inconscient réfractaire mobiliserait pour rallumer les anciens conflits qu’il n’avait pas connus en ces époques où il était encore emmailloté dans les langes, vagissant aux bras des femmes ? Quelle autre solution opposait-il aux généreux et courageux traités que le souverain allait signer, pacifiant le royaume pour les siècles à venir ? Où donc était la légitimité de cet agité plus habitué aux distractions de la cité, aux soupers en ville et au jeu des luxueux tournois pour jouvenceaux qu’à la fréquentation des Provinces lointaines et des fiers peuples encore insoumis d’un Nord encore périlleux ?

Le monarque s’est alors tu, s’inclinant un peu, ployant la nuque, flattant sa joue sévère de son index tout puissant, plongé en une méditation immense, écoutant les voix intérieures qui le guidaient et menaient le destin de l’univers qui reposait sur ses épaules.

C’est alors que se sont dressées deux Demoiselles de Compagnie de la Famille Royale, oubliant toute prudence, leur jeune poitrine haletante, mues par une révolte sincère et l’authentique émotion de l’injustice et du mauvais procès fait aux gens de la Cité : la fringante Vicomtesse Isabeau, titulaire de la Charge Royale des Écoles et des Institutions des Jeunes Filles nobles désargentées de la Ville et la blonde Infante de la Principauté, fondatrice de l’Académie Royale des Arts et des Sciences. Comment pouvait-on les soupçonner d’ignorer les landes, les marais et les vallées perdus de l’Arrière-Pays, elles dont les anciens Fiefs s’étendaient sous les étoiles du Grand-Nord, elles dont les glorieux ancêtres reposaient encore sous le soleil implacable des Deux-Côtes, elles qui avaient visité par deux fois leurs lointains cousins hobereaux des Tenures extrêmes, elles dont les affaires citadines n’avaient jamais été menées au détriment des idéaux universels de l’Empire tout entier, elles dont la foi unanimiste ne saurait être réduite à cette vie courtisane et urbaine qu’on osait leur imputer pas plus qu’à cet hideux oriflamme des populations insurgées des limes dans lequel elles ne se reconnaissaient point.

Leurs narines palpitent, leurs yeux larmoient, leurs lèvres délicates s’humectent, leur sein juvénile et bouleversant se soulève violemment, leurs émouvantes voix cristallines déchirent le silence moite et dense de l’assemblée.

À ces mots le noble Pierre qui s’était rétabli dans son assiette majestueuse s’est à nouveau redressé et a senti son cœur fondre et se troubler. Toujours sensible à la détresse du sexe faible, le Souverain , se haussant sur les deux jambes royales dont son génial dessein avait fait l’incarnation de la nouvelle marche du pays, double pilier enfin rendu au Peuple, leur a accordé le baume de son regard clair et leur a parlé, d’une âme infiniment magnanime et d’un visage immensément bon : il savait, il comprenait, il accueillait et prenait en charge sur ses nobles épaules toute leur inquiétude et toute leur souffrance ainsi que toutes celles de l’humanité entière, elles n’étaient pas seules, il les aimait, comme il aimait toutes les femmes et tous les hommes de son Saint Royaume, jusqu’au plus humble des serfs de son domaine.

Ces paroles ont eu immédiatement un effet émollient et apaisant sur les plaies morales des jouvencelles, sur la tension violente et l’angoisse illimitée qui crispaient leurs traits et leur corps ainsi que sur ceux des Grands Auditeurs du Convent Extraordinaire. Les gracieuses Damoiselles ont esquissé une délicieuse révérence et se sont respectueusement rassises, soulagées.

Les muscles de chacun se sont relâchés et les membres figés ont repris vie. Le sang s’est remis à circuler dans les vaisseaux contractés et les cerveaux asséchés et à affluer dans les cœurs. Une innombrable agitation des pieds, des murmures d’acquiescement et des soupirs de soulagement manifestaient un réconfort avéré.

Un modeste Vavasseur de l’Ouest, venu sans cortège sur sa simple jument de travail, s’est enquis auprès du Roi des assurances à attendre quant au retour à la raison des irréductibles troublions surgissant régulièrement du fond de leurs impénétrables forêts pour opérer leurs razzias sur ses terres, ses récoltes et ses troupeaux, incendiant ses granges et les manoirs des seigneuries agricoles de son voisinage.

Rasséréné, confiant et revigoré par ces premiers succès, le despote éclairé, appelant le gentilhomme par le nom d’enfant qu’il lui donnait au temps de leur jeunesse au cours des jeux où ils s’exerçaient aux armes, a calmé les peurs de ce dernier d’un geste d’imposition des mains à distance et de quelques mots, évoquant la grandeur humaniste du courage et des prises de risque et tempérant l’étendue des dangers encourus, du fait de sa noble et audacieuse proposition de pacte de paix séculaire, par des confidences sur les palabres menés avec les chefs de bande les plus féroces et par des révélations sur les promesses d’allégeance que ses émissaires avaient recueillies auprès des meneurs de hordes les plus fiers.

Le vavasseur s’est agenouillé, prostré, le front au sol, les bras en croix. Les applaudissements ont fusé de toutes parts. La joie crépitait. L’enthousiasme avait gagné la salle. La chaleur montait. Les femmes dénouaient leur corset et dégrafaient leur corsage. Les hommes lançaient leur chapeau vers les hauts plafonds lambrissés.

L’heure était venue pour les vieilles duchesses parcheminées et les vénérables comtesses en taffetas de réclamer la parole due à leur rang. Elles ont alors tour à tour entamé le récit de la longue généalogie du Roi et de la geste héroïque de leur Prince chéri et elles ont égrené à deux voix l’énoncé de ses incalculables bienfaits. Elles qui l’avaient porté sur les fonds baptismaux, elles savaient bien depuis toujours le destin mythique et salvateur qui allait être le sien et elles prévoyaient même et attendaient aussi cette heure-ci qui couronnait enfin la glorieuse vie que le Ciel avait écrite pour lui.

La très respectée douairière centenaire en charge des Inscriptions Héraldiques des Grands du Royaume et de l’Armorial des Redevances a pleuré fort longtemps, mêlant des louanges infinies et des rires stridents à ses torrents de larmes.

L’imposante Baronne De Saint Ange, apparentée au Grand Archevêché du Sud, de cette voix mélodieuse dont les accents angéliques évoquaient les béatitudes célestes et la sagesse divine, a récité l’hommage sacré adoubant les Héritiers de Droit Divin à Saint-Denis et a déversé longuement le Saint Crème de ses formules d’adoration sur le front d’un Roi désormais religieusement consacré.

Les mains se sont agitées follement, les cris ont redoublé, les hourras ont fait trembler les colonnes et les vitraux de l’antique Salle d’Honneur.

L’Écuyer de Saint-Gilles, fort légitimiste, anobli par décret du Roi pour ses hauts faits à la tête des Compagnonnages des Administrations Royales s’est alors soudain dressé de toute sa courte taille pour saluer l’architecture impeccable du projet du Chef Absolu, la beauté de cette pierre philosophale dont il avait douloureusement accouché et qui allait transformer en métal précieux tout le Pays et il a loué la Nombre d’Or déchiffré par l’intelligence divine de Pierre qui allait instaurer l’harmonie parfaite dans l’État, confessant cependant un court instant de doute initial pour mieux exprimer son adhésion libre, sincère, totale et sans états d’âme.

La fine fleur de l’Aristocratie du Royaume réunie là n’en pouvait plus. Dans un déchaînement d’acclamations, on porta le jeune De Saint-Gilles en triomphe. La joie et l’enthousiasme étaient à leur comble et nul ne se contenait plus, joignant les rires aux pleurs. Les vénérables perruques volaient dans les airs, les anciens sautillaient, les aïeules dansaient la gigue ou s’évanouissaient de bonheur, des malades remarchaient, des aveugles voyaient à nouveau, les jeunes chevaliers troussaient des filles de Duc dans les recoins. L’aube d’un temps nouveau était arrivée.

Une bourgeoise des faubourgs, de récente petite noblesse de robe, a bien tenté d’arguer de l’heure tardive où les messagers du Château étaient venus la convoquer et où les augustes plans lui avaient été communiqués, et donc du court délai et du peu de liberté que sa roturière cervelle avait eus pour saisir toute la dimension et tout le bien fondé de l’entreprise royale, le preux Philibert a bien essayé de revenir à la charge, invoquant son indéfectible loyauté, ses engagements passés ainsi que l’avenir sinistre et les menaces que sa foi et son serment de Chevalier le forçaient à lire en lettres de sang dans des cieux bas et lourds, rien n’y a fait, la partie était gagnée, l’Assemblée étaient conquise.

Le fidèle Prince Éric avait menacé d’appeler la garde et sortait bientôt sa dague, mais la masse des dignitaires grondait déjà, des huées s’élevaient. Le Monarque a alors révélé au grand jour les secrètes intrigues menées le matin même par les rebelles et le complot avorté. C’en était fait.

Les ligueurs, refusant le bras levé d’allégeance et se drapant dans leurs longs manteaux ont quitté la citadelle par des couloirs dérobés qui leur étaient familiers, fuyant leurs anciens coreligionnaires et le somptueux banquet de jus exotiques et de biscuits croustillants des Amériques qui attendait tout ce beau monde.

La fête a repris de plus belle et les rires ont balayé les derniers nuages du scepticisme.

Le sage Prince Éric ayant recueilli à main levée l’Assentiment Féodal de ces troupes dévouées de tant de beaux seigneurs et de tant de gentes dames, les tables du festin ont réuni tous ces nobles dignitaires du pays, toute cette sainte aristocratie en marche vers le nouvel Eden dont le Roi Pierre, dorénavant Pierre-le-Grand, venait d’établir les fondations.

Déjà servantes, cochers, voituriers et laquais armoriés s’agitaient aux douves du Grand Hôtel, avançant berlines rutilantes et carrosses splendides et le flot étincelant de cette foule distinguée commençait à s’écouler somptueusement vers les magnifiques attelages, par vagues étincelantes porteuses d’un espoir immense, d’un avenir radieux et d’une liesse infinie qui allaient être transmis par tout le Royaume à un peuple enfin soulagé et sauvé de tous ses malheurs.

LE VICOMTE DE BRETELONNE OU LA TRAVERSÉE DE LA BAIE DE LA MOSELLE

Nous avions quitté nos amis au soir de ce fameux 9 février sur les marches du Grand Parlement de la Ville au moment où les brillants attelages des gens inféodés au Pouvoir avaient franchi le Grand Pont-Levis et avaient regagné leurs Baronnies et leurs Duchés et où, au même instant, les insurgés, quittant subrepticement le Palais par des escaliers secrets et des passages souterrains, avaient rejoint sains et saufs le pied du Grand Quai battu par les vagues où une barque amie les attendait, mousquets parés au tir.

Une ombre lancée à leur trousse surgit alors de la nuit.

– Halte là ! Qui va là ?! crièrent à l’unisson les hommes de main des coalisés. – Vicomte de Bretelonne ! Je suis des vôtres ! Ne tirez pas ! Je suis sans armes ! Je m’en remets à vous. – Retournez auprès de l’usurpateur, vous y serez bien mieux Vicomte ! Je vous ai entendu. Allez finir là-bas vos discours obséquieux, ils y ont bien davantage leur place qu’ici ! tonna Philibert courroucé. – Détrompez-vous Chevalier, reprit le Grand Intendant du Royaume, je quitte céans le Grand Convent Royal et je les ai servis comme à l’accoutumée de fricassées de propos abscons et de régalades d’oracles à ma manière où nul n’a vu goutte et dont le piètre Prince du Mont-Dore cherche encore le sens et ce n’est pas demain qu’ils auront ma tête et mon cœur !

– Qu’avez-vous donc résolu, Vicomte ?! – Fuyons ensemble si vous le voulez ! Seuls vous êtes perdus. Franchissons de concert ce goulet qui nous sépare du demi-frère du Roi et

rejoignons ce donjon au-delà de cette Baie, où l’on a voulu l’enfermer et le réduire. Gagnons le Vice-Gouvernement des Asturies du Prince Gomar de Carthagène où j’ai mes entrées et des amis indéfectibles. Il nous recevra sous sa protection à toute heure du jour ou de la nuit. Nous y serons en sécurité. Je suis prêt à vous rendre raison si je mens. Qu’en dites-vous ?

À ces mots, le Chevalier Philibert délibéra un instant et comme à son habitude lança sa monture à corps perdu dans l’action.

– Avons-nous le choix compagnons ? – Certes non, Sire ! – Soit, Vicomte, nous nous en remettons à vous ! Plaise à Dieu que nous ne nous repentions point de la foi que nous plaçons en vous. Hola, vous autres, faites place au Seigneur de Bretelonne!

Le Vicomte embarque promptement, un sourire de gnome barrant sa légendaire face maussade. La barque lourdement chargée quitte rapidement le rivage, cap sur les feux du Vice-Gouvernement de Gomar, l’homme de confiance de Philibert manœuvrant le frêle esquif à la godille pour franchir les courants de la Baie de la Moselle.

Pendant la traversée, Philibert et ses compagnons devinent au loin sur les crêtes du Temple, les flambeaux des maigres troupes rassemblées de Monsieur, Childéric le Bâtard, jumeau du Roi, co-héritier de la Grand-Terre des Alizés et Prince de Gadji, attendant son heure, humant le souffle des vents, prêt à voler au secours de la victoire.

Alerté par ses guetteurs et sa police, le Prince des Puniques, dit le Masque de Fer, qui vient de quitter les bras de sa douce amie, arpente la grève au pied de son Gouvernement d’Outre-Ville et attend nerveusement ses visiteurs nocturnes.

La partie qui se joue est pour lui capitale. Il vient de perdre son service et le revers de son royal demi-frère Pierre a été terrible.

Que n’a-t-il anticipé cette maudite affaire de drapeau ?! Il s’en arrache les poils de sa princière moustache dessinée selon celle du grand Errol Flynn. Mais avec Philibert et le Vicomte la prise de guerre sera d’importance. Ses gens l’entourent à distance respectueuse. Ses exigences et ses colères sont redoutables.

Quand la barcasse touche le rivage, il se fige et arbore le célèbre sourire de son héros hollywoodien.

– Et bien Messires !…

10 février 2010

JUSQU’OÙ LE FASCISME RAMPANT RAMPERA-T-IL ? (2012)

tricotraye

Anne, ma soeur Anne, / Si j’ te disais c’ que j’ vois v’nir / Anne, ma soeur Anne, /J’arrive pas à y croire, c’est comme un cauchemar / Sale cafard

 INTRODUCTION

Raymond Aron, Emilio Gentile et Robert Paxton (1) ont abondamment questionné le totalitarisme et le phénomène fasciste. Emilio Gentile soutient l’idée que le fascisme fut le premier totalitarisme du XXe siècle. C’est Mussolini le premier qui a parlé « d’Etat totalitaire ».

Si les thèses de ces chercheurs diffèrent sur certains points, elles convergent sur l’essentiel. Le totalitarisme et le fascisme ne sont pas morts en 1945. La récente résurgence totalitaire en Hongrie en 2011 avec Viktor Orban est à cet égard éclairante. Fort au Parlement de la majorité des deux tiers de son parti conservateur, le Fidesz, Viktor Orban a donné à une série de lois une valeur constitutionnelle, qui ne pourront donc être modifiées que par une majorité des deux tiers des députés. Or, une telle majorité semble à l’avenir hors de portée pour un gouvernement issu de l’opposition.

Nul peuple, nulle culture, nulle civilisation n’est vouée nécessairement au fascisme. Cependant l’observation des fascismes et totalitarismes du XXème siècle et de leurs avatars plus ou moins rampants de notre actualité dégage des conditions récurrentes favorables à son avènement et des exploitations opportunistes récursives de ses conditions favorables par les prétendants au pouvoir fasciste. Conditions et exploitations que nous allons synthétiser et exposer en une dizaine de points pour les premières puis en une quinzaines de points pour les secondes.

On aurait pu aisément trouver des illustrations pour chacun de ces points dans l’Histoire et la réalité récente : les frustrations territoriales de l’Italie au lendemain de la Grande Guerre, la crise économique et financière de la République de Weimar, l’antisémitisme et le fantasme de la pureté de la race et des premiers occupants en l’Allemagne, le parti unique soviétique ou chinois, le culte de la personnalité des Mao, Staline, Kim Jong-il, Mussolini, l’accession démocratique et légale du chancelier Hitler au pouvoir, le machisme fasciste du monde latin, de l’espace arabo-musulman, de la sphère océano-africaine non matriarcale, entre autres, etc… Mais voici quelques exemples plus précis et plus actuels tirés d’une île ultramarine contemporaine, où l’on peut observer in situ, hic et nunc, la genèse du phénomène, et dont on aimerait tellement dire qu’elle est imaginaire et théorique et que toute ressemblance entre elle des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite…

 PARTIE I : UN TERREAU FAVORABLE

1) un terreau favorable de crise économique, d’inflation, de « vie chère»  et de difficultés quotidiennes des populations, liées aux suites et conséquences de conflits ou à une crise mondiale ou encore à une situation d’entente des élites économiques, sans réglementation et sans concurrence.

a. (un immobilier et un foncier inabordables, la spéculation, l’affairisme, l’exploitation de la fiscalité et de la défiscalisation par les élites, les prix à la consommation parmi les plus prohibitifs du monde)

2) un sentiment populaire de ressentiment et de frustration lié à des amputations territoriales, à des plaies mémorielles entretenues dans une délectation morose de victimisation chronique et communautaire, lié à des captations industrielles et financières.

b. (une sous-estimation et une rancœur chroniques, conséquence d’un passé pénitentiaire et colonial et d’un isolement appauvrissant)

3) une survalorisation identitaire compensatoire et une surestimation communautaire, en corollaire à une réaction défensive et à une désignation instinctive de coupables extérieurs.

c. (un nombrilisme insulaire, une représentation mentale de supériorité, relativement aux petits voisins de la zone à défaut, au moins dans le domaine sportif par exemple)

4) une sacralisation religieuse ou profane de la force, de l’unicité, de l’authenticité et de la pureté du peuple.

d. (un recours aux onctions religieuses, aux puissances et aux structures animistes ancestrales pour « bénir » le destin commun national)

5) un terrain favorable d’agitation prolétarienne, de révolte des sans-terre et des groupes déplacés, un climat de syndicalisme violent, d’extrémisme de gauche et de mouvements anarchiques.

e. (des répliques de guerres civiles coloniales, des résurgences de guérillas  territoriales et de feux de conflits claniques jamais complètement éteints, des émeutes syndicales, des blocages délirants et violents d’entreprises)

6) une délinquance et une criminalité importantes, une corruption, une pègre et une maffia récupérables et exploitables.

f. (une criminalité « de quartiers », des agressions rurales de victimes faibles et isolées, des voleurs-violeurs, des destructions quotidiennes par la dégradation, par le saccage, par le feu, une délinquance « en col blanc » de corruption, de réseaux et d’exploitation d’une fiscalité complice)

7) une situation de base de démocratie de type parlementaire, sa reconnaissance et son exploitation, permettant au fascisme d’arriver au pouvoir légalement dans un premier temps, sans coup d’état et sans s’aliéner ni la police, ni l’armée, indispensables par la suite, ni l’oligarchie du pays, ni les états voisins ni le concert des nations.

g. (une démocratie héritée du passé, poreuse à la démagogie, aux influences, aux pressions, aux menaces, au vote clanique, familial et communautaire, légitimant des choix futurs non démocratiques)

8) des chefs, ou un chef, toujours masculins, hommes providentiels, investis par Dieu, ou par une « Mission », ou par des « ancêtres » ou par l’esprit sacré de la nation, incarnant la destinée historique du groupe.

h. (l’invocation lancinante des « anciens », un président de parti héritier des mânes du « père fondateur », un président d’assemblée héritier de « l’esprit » du révolutionnaire quasi mythique, tous deux réglant leur pas sur le pas de leur père)

9) une désignation de boucs émissaires responsables de tous les maux et malheurs du peuple, d’abord floue et inconsciemment ressentie dans la population, puis récupérée, instrumentalisée et clairement formulée par les leaders.

i. (des métropolitains ou « immigrés » dans un territoire ultramarin, chargés de tous les maux, et exclus du travail, de la citoyenneté et du droit de vote)

10) la genèse progressive et l’apparition d’un parti unique, transcendant et annihilant les rapports conflictuels de classes classiques et les clivages partisans et régionaux.

j. (un double drapeau, fusionnant les extrêmes, les inconciliables historiques, des passions et des totems « obligatoirement consensuels », un volontarisme uniformisant)

11) des sociétés et cultures hyper patriarcales et machistes exaltant la virilité du chef et du guerrier.

k. (la préexistence d’une survalorisation du mâle et de la force et la permanence d’une réduction voire d’un enfermement de la femme dans son rôle domestique et maternel dans la zone non matriarcale océano-mélanésienne)

PARTIE II : DES EXPLOITATIONS OPPORTUNISTES DU TERRAIN FAVORABLE

Sur ce terreau, pour Robert Paxton, le fascisme se développe ensuite selon cinq phases :

 a) Des extrémistes de droite méprisant la modération des conservateurs, et d’anciens extrémistes de gauche reniant la démocratie, forment une critique commune du libéralisme politique, au nom d’une synthèse nationale et sociale. / b) Ces mouvements, jusque-là marginaux, prennent de l’importance, car ils apparaissent, aux yeux des grands industriels et des grands propriétaires terriens, comme le seul moyen de rétablir l’ordre et leur prospérité. / c) Le parti fasciste accède au pouvoir. / d) Le pouvoir fasciste se consolide. / e) La phase de radicalisation : exclusion, proscription, élimination sous des formes diverses des opposants ou ennemis fantasmés du système.

 Maintenant, pour que la phase c) succède à la phase b) , pour que du terreau favorable germe l’arbre totalitaire et pour que le fascisme parvienne et se maintienne au pouvoir, les fascistes ont à exploiter, à ensemencer et à arroser ce terrain favorable et ils doivent appliquer une stratégie, que l’on retrouve régulièrement dans l’Histoire, et opérer les différentes manœuvres énoncées dans la quinzaine de points présentés ci-dessous.

On aurait pu aisément également trouver des exemples, pour chacun de ces points, dans l’Histoire et la réalité récente : la participation du groupe Krupp à la montée du nazisme ; le « coup » de la « marche sur Rome » des chemises noires du Duce, plus symbolique que violente, suffisant à  produire la démoralisation et la démission de la majorité démocrate ; l’expropriation, l’expulsion et l’élimination physique des fermiers blancs au Zimbabwe par le dictateur Mugabe ; les « Livre Rouge » et « Livre Vert » de Mao et Kadhafi ; les « télés d’État » et « arts officiels » des dictatures communistes ; la pègre et la racaille utilisées par la Gestapo à Paris (Bonny et Lafont) ; les socialistes et communistes ralliés à Vichy et à l’extrême droite et auxiliaires virulents du pétainisme (Doriot et Déat) ; la complicité des puissances pétrolières avec la dictature militaire en Birmanie, les autodafés des livres jugés impurs et étrangers à la culture nationale à Berlin, Pétain et Vichy instituant la fête des mères, l’idéal féminin des fascismes italien et allemand réduisant les filles au rôle de mère et d’objet modèle conforme aux canons physiques nationaux, la femme arabo-musulmane privée de pratiquement tous les droits etc… Mais voici encore quelques exemples plus précis tirés de notre île ultramarine plus ou moins imaginaire.

Social

I) exploiter les difficultés et les peurs d’une société aux abois, frustrée, en quête de coupables, en profitant des complicités située jusqu’au cœur de l’establishment.

A. (brandir constamment l’image du chaos, de la guerre civile, de l’anarchie en seule alternative à la solution-soumission de l’union totalitaire des contraires)

II) exacerber les sentiments passionnels collectifs, affirmés plus « vrais » que les analyses décadentes et la réflexion vaine, exciter les passions mobilisatrices qui soudent la tribu populaire à son chef.

B. (mise en exergue du sport, des fêtes, du corps, des compétitions physiques, des victoires glorifiantes ; évocations récurrentes de la nature, des éléments et des beautés simples de l’environnement bien plus authentiques que les spéculations intellectuelles)

III) affirmer constamment la supériorité de l’inspiration et de l’instinct du chef ou des chefs sur la raison abstraite et universelle.

C. (privilégier et sacraliser le « nouveau », l’absolument moderne, l’inédit, l’ordre nouveau ; souligner l’inspiration visionnaire dirigée vers l’avenir des leaders, construisant le futur, faisant table rase du passé)

IV) forcer l’acceptation et la banalisation des entorses aux libertés publiques et des violences contre certaines catégories de la population.

D. (acceptation fataliste des guérillas ancestrales, des zones de non-droit inaccessibles et infréquentables, des interdictions de consommation infantilisantes, des heures de la journée à éviter pour circuler, pour sortir ou travailler, par prudence)

V) exacerber les faits culturels machistes et légiférer pour les fixer et les perpétuer, séduisant et gratifiant ainsi les hommes du groupe d’un pouvoir bien tentant, les associant à l’hyper virilité du chef, du « Duce ».

E. (la femme mélanésienne, soumises à des interdits multiples, avant tout épouse et « maman », et exclue du droit à la terre et de l’accès au foncier coutumier, privée de ses « biens » en cas de veuvage ; la pérennisation de cette inégalité par la pérennisation coutumière des statuts civils et fonciers )

Médias et culture

VI) noyauter la presse, les medias et toutes les formes d’expression et de culture, en les étatisant, subventionnant ou en les cédant à des puissances privées complices, à des monopoles amis.

F. (montage d’un monopole de la presse écrite après vente du quotidien d’un gros groupe et stratégies de découragement d’autres acheteurs éventuels ; montage d’un audio-visuel d’État de propagande et d’auto congratulation dédié aux alliés fascistes et financé par l’impôt et par la drogue entretenue des jeux d’argent ; montage de structures de culture et de littérature d’État par des centres culturels et des maisons du livre et de l’art autorisés ; plaintes, mise aux tribunaux et condamnation des expressions dissidentes)

VII) instaurer une propagande incessante, une désinformation, un discours mécanique envahissant, empli de formules infiniment répétées comme autant de « moulins à prières », agissant davantage par populisme et démagogie que par des méthodes coercitives ; consolider, par un catéchisme culturel,  le groupe en collectivité unie, homogène et solidaire, soudée par une identité forte, partageant des slogans, une histoire et un destin commun, construite sur la volonté de perpétuer son ciment culturel.

G. (instauration de leitmotivs prégnants pour souder le peuple derrière des « destin commun, « avenir partagé », « citoyenneté », « construire le pays », « enfants du pays » ; création de symboles unitaires)

Police

VIII) instaurer un système de surveillance, attentif aux déviances, un système d’intimidation, de délation, de menaces, de promesses et de prébendes. Instaurer un système et des situations de « collaboration », que Kundera définit magnifiquement par « être volontairement au service d’un pouvoir immonde ».

H. (utilisation de toutes les techniques de la carotte et du bâton au niveau du travail, de l’emploi, du logement, des subventions, des marchés publics, pour décourager les individus, les fonctionnaires, les employés, et les entrepreneurs de s’éloigner de la ligne totalitaire ; chantages à l’emploi et aux promotions, y compris au niveau de la famille et des enfants, que ce soit dans les entreprises privées complices ou dans le secteur public où les transferts de compétences ont donné les pleins pouvoirs aux élus de la coalition totalitaire ; menaces engendrant les petites lâchetés quotidiennes, le reniement des amis dans le collimateur du régime fasciste et la grande lâcheté collabo globale ; collabos des chasses aux sorcières, délateurs des rebelles à l’inéluctabilité d’un « Destin » plus fatal que « partagé » ; et, pour citer à nouveau Kundera, de même que « Tous ceux qui exaltent le vacarme mass-médiatique, le sourire imbécile de la publicité (…), il faut les appeler : collabo du moderne », tous ceux qui exaltent les rengaines bêtifiantes et fascisantes orchestrées, chantant ce futur imposé, forcé, violenté, il faut les appeler collabos d’un moderne régressif et réactionnaire)

IX) effectuer des démonstrations de force frappantes et enthousiasmantes, des « coups » spectaculaires, des mobilisations de foule motivantes.

I. (union des symboles irréductibles, des drapeaux antagonistes, proclamant la force et la puissance des magiciens capables d’unir l’eau et le feu)

économie

X) associer étroitement les grandes puissances industrielles et financières du pays au projet totalitaire, instituant des duopoles ou des monopoles hyperpuissants, complices et soumis.

J. (montage d’un monopole du transport aérien et d’un duopole de l’importation ; montage d’un monopole de la filière viande et des importations viande ; montage d’un monopole des télécommunications ; verrouillage du BTP, de la distribution et de la mine)

XI) passer du modèle social et socialiste antibourgeois initial à un capitaliste débridé et à un libéralisme strict et sans contrôle.

K. (ouverture, cession et regroupement des grosses entreprises et des gros projets du pays par l’alliance avec des groupes internationaux et avec des pays à la puissance financière invincible, favorables à un totalitarisme propice aux affaires)

politique

XII) éliminer toute opposition politique et tout contrepouvoir.

L. (jeu d’alliances opportunistes avec d’autres opportunistes politiques de type fasciste pour éliminer des institutions les partis représentatifs et démocratiques)

XIII) supprimer progressivement les consultations démocratiques, le suffrage universel, les référendums, l’expression et la représentation populaire, la souveraineté populaire résidant suffisamment dans le chef ou les chefs, ayant reçu l’onction de la participation à un événement privilégié ou à des événements exceptionnels.

M. (refus des consultations populaires et d’un retour devant les urnes en cas de revirements et de nouvelles alliances politiques ; renonciation aux référendums explicites en cas de restructuration institutionnelle du pays ; remplacer ces validations populaires par des accréditations religieuses de type papal ou coutumo-animiste ; perpétuer à l’infini la légitimité des signataires d’un pacte sacré fondateur et leur garantie décennale, bi-décennale, tri-décennale… éternelle, comme un certain Reich, qui devait durer mille ans)

XIV) récupérer et instrumentaliser une jeunesse à la dérive, déclassée, sous cultivée, sous instruite, sous éduquée, sans valeurs, sans repères, en délinquance et en déliquescence, vecteur utile de peur, et l’enrôler en brigades fascistes, réorientant et encadrant son potentiel  terrorisant, obéissant encore à des disciplines faisant passer le collectif avant le particulier.

N. (conseils aux casseurs et caillasseurs d’agir anonymement,  masqués, cagoulés, pour ne pas invalider la provisoire crédibilité démocratique des élus et élites préparant le fascisme, bénéficiaires de cette insécurité et des peurs engendrées ; mutisme sur cette violence ; défense et impunité des violents sous couvert de leur légitimité et de leur légitime-défense en tant que victimes de la société et de l’Histoire)

XV) dénoncer et nommer en boucle des ennemis externes et internes et mettre en place une législation pour les exclure.

O. (mention et dénonciation permanentes des anciennes puissances impériales ou coloniales et de leurs méfaits ; habile occultation de l’impuissance interne et projection de cette impuissance vers l’extérieur ; association des opposants démocrates internes avec le « mal », diabolisés en représentants de cette « force noire »)

XVI) invalider et révoquer le pluralisme et la diversité dans la quête obsessionnelle d’une unité nationale totémique et d’un peuple mythifié d’où sont exclus les éléments d’hétérogénéité.

P. (législation maniaque sur l’exclusion des exogènes ; fermeture et multiplication des difficultés sur les entrées et sorties des individus et des marchandises ; suspicion perpétuelle sur le non-citoyen, sur le non-local, sur le non-« national », qu’ils soient intellectuels, culturels ou physiques, et, de même que l’homme moderne de Philippe Murray doit à tout prix être festif, « Homo Festivus », notre homme insulaire de demain doit à tout prix être citoyen, « Homo Civilis », travailler citoyen, se distraire citoyen, se cultiver citoyen, consommer citoyen, manger citoyen… déféquer citoyen ?)

XVII) s’adjoindre la bienveillance, la collaboration et le soutien des pays totalitaires voisins par des pactes de non-agression et d’alliance.

Q. (union complice, dite du « Fer de lance », des petits états insulaires de la zone, coutumiers des coups d’états, des putschs, des régressions et de la corruption généralisée ; rapprochement, sous couvert d’ethnicité, avec la dictature et le dictateur d’un Fidji mis au ban des nations démocratiques et financement d’une police régionale ethnique)

CONCLUSION, EN FORME DE MOT D’ESPOIR

Mais avant que le cheminement fasciste ne parvienne jusqu’à sa dernière phase de « radicalisation », ne s’installe durablement et n’élimine ses opposants humanistes et démocrates, que ce soit moralement dans des « poubelles de l’Histoire », ou physiquement dans un sinistre « tri sélectif »,  les individus et les peuples promis à un destin de soumis, de couchés, de nourris à la gamelle, de sous-citoyens, de complices, de réfugiés et de chair à fascisme ont-ils un espoir ? Une perspective d’engagement et un champ d’action ?

Oui. Et cet espoir s’appelle courage, lucidité, dignité, expression, union, révolte, refus d’être les instruments et le bétail du fascisme, destin de vie de femmes et d’hommes debout valant la peine d’être vécue, même sous la botte et la menace. Aung San Suu Kyi, face à la junte militaire birmane, est l’image féminine radieuse de cette « possibilité d’une île », de cette puissance fragile, de cette grâce puissante, de ce refus du pire, de ce choix du meilleur et de cette belle insoumission aux cauchemars, aux cafards et au cafard que « les frères et les sœurs Anne » de tous les pays peuvent et doivent voir venir, peuvent et doivent ne pas laisser venir.

(1)

Raymond Aron (Démocratie et totalitarisme, 1965)

Emilio Gentile (Quand tombe la nuit. Origines et émergence des régimes totalitaires en Europe, 2001 ; La Religion fasciste, 2002 ; Qu’est-ce que le fascisme ? Histoire et interprétation, 2004 ; Les Religions de la politique. Entre démocraties et totalitarismes, 2005)

Robert Paxton (La France de Vichy 1940-1944, 1973 ; Le Fascisme en action, 2004)

2012